Deferlante


La déferlante de mer, vous la voyez venir du large. Une vague, après tout, ce n’est que de l’eau qui roule sur elle-même et progresse vers les côtes. D’abord toute petite, elle se forme au loin, se creuse amoureusement sous la caresse du vent, court en surface en suivant, insouciante, ondulante, sa sœur qui la précède jusqu’à l’estran. C’est la houle du vent. Mais voilà qu’elle rencontre un obstacle sur les fonds. Alors, comme un marathonien auquel on ferait un croc-en-jambe, elle tente de retrouver son équilibre en roulant, comme l’autre sprinte, plus rapidement sur elle-même. Ou bien le vent tourne, la saisi de travers, voire la prend à contre, la gêne en tous cas dans son mouvement rotatoire, et elle cherche, de la même façon, à retrouver son équilibre. Ce faisant, et bien malgré elle, elle rattrape celle que l’instant d’avant, elle suivait gentiment, elle lui grimpe sur le dos, elle l’agresse, la griffe. Les deux se mélangent le moins harmonieusement du monde. Puis, devenues complices, elles ne font plus qu’une. Une, un peu plus folle, un peu plus déséquilibrée, un peu plus rapide et tout autant rattrapante. Une qui fond sur la précédente. Alors, de vague rejointe en vagues rattrapées, c’est un mur d’eau d’une dangerosité terrible qui monte et qui viendra se fracasser contre la falaise ou qui remplira le carré d’un bateau. De ces déferlantes-là, j’en ai vu qui passaient par-dessus Fort Boyard. J’en ai vu qui coulaient le plus confortable des voiliers. Mais tout se calme ensuite, la nature aussi. Quand au pied de la roche, vous trouverez des résidus de toutes sortes mélangés à l’écume, ce sera l’heure du tri, l’heure de la passoire.

 

Pour les déferlantes de l’âme, le scénario est identique. Le processus de formation est le même. C’est le vague à l’âme qui monte, qui monte comme la bêbête de notre enfance, à vous en étouffer. Ce n’est plus de rire, c’est de rage. Le moteur, ce n’est plus l’eau, c’est l’injustice. On ne prête qu’aux riches ? Non, on leur donne ce que les pauvres n’ont plus. Les pauvres qui devront emprunter pour que s’accomplisse l’injustice, au nom de la République ! Alors, une bouillie de mots vous prend, venue par à-coups, contre votre gré, entrecoupée de périodes de silences. Une houle de douleur qui, vague après vague, laissera déferler l'écume amère qu'elle retenait en son sein. Jeune militant(e) que l’injustice révolte, rassure-toi, après soixante ans de vie militante, si tu es demeuré intègre, si la politique politicienne ne t’as pas contaminé(e), ce qui est tout de même le cas pour la plupart d’entre nous, tu ressentiras encore les mêmes passions, les mêmes joies, les mêmes échecs. Ces derniers ne sont pas graves, mieux, ils sont formateurs, quand ils ne portent pas l’emblème de la trahison. Car alors, la déferlante de l’âme peut tuer. Mais si, plutôt que de te décourager, tu continues la lutte, tu en seras renforcé. C’est en luttant contre les éléments déchaînés, contre les déferlantes de l’âme, que l’on reste vivant.