Monsieur Besson, Ministre de l'identité nationale,

D'accord, il faut savoir raison garder, tout n'est pas soluble en tout; 2010 n'est pas 1943; le gouvernement de Monsieur Sarkozy dont vous êtes n'est pas celui de Pétain dans lequel vous auriez certainement refusé d'entrer, bon républicain que vous êtes. Il n'empêche que le monde dit civilisé marche sur la tête. Nous nous cachons derrière notre petit doigt pour éluder nos responsabilités, pour éviter de voir la misère des populations africaines auxquelles nos grandes Sociétés volent les richesses de leur sol et de leur sous-sol. Quand nous ouvrons aux plus doués des étudiants noirs ou basanés les portes de nos universités, notre but n'est pas de renforcer leur capacité à sortir leur pays de l'ornière où nous l'avons placé, mais au contraire de lui voler sa matière grise afin de pouvoir l'exploiter encore un peu plus longtemps. La pauvreté engendrée entraîne les populations à fuir, dans des conditions extrêmes, ces pays qu'elles aiment. Des dictatures se forgent sur la misère et la moindre protestation populaire conduit les révoltés à la mort.

C'est pourquoi je vous dis: s'il est vrai que la France n'a pas vocation à recueillir toute la misère du monde; s'il est vrai que certains petits malins plus ou moins polygames se faufilent parmi la majorité des hommes et des femmes dignes de la France pour profiter de nos lois sociales; s'il est vrai que certains dirigeants de pays assistés préfèrent utiliser la manne qui leur est offerte pour construire des édifices - trop souvent religieux - à leur gloire plutôt que pour soulager la misère de leur peuple; il reste que nous ne sommes pas totalement innocents du flot incessant des clandestins cachés dans notre pays. Aussi, nous devons être capables de trier le bon grain de l'ivraie. Soyons quelque peu compatissants, comprenons les véritables misères, dangers et drames vécus par ces hommes, ces femmes et ces enfants. Faisons droit à ceux qui, chez eux, les ont combattus avant d'émigrer chez nous pour fuir le danger.

Au lieu de cela, nous parquons sans distinction les sans-papiers comme la France a parqué jadis les Républicains espagnols et les étrangers des brigades internationales qui, si elles avaient été soutenues, nous auraient peut-être évité Franco, l'axe fasciste et pour finir la guerre mondiale avec toutes ses conséquences. Hier, aujourd'hui, la faute est similaire et la sanction, poussée par des religieux intégristes, risque d'être identique. Verrons-nous la révolte du Sud pauvre contre le Nord?

Et puis, concernant les enfants, laissez-moi, si vous le voulez bien, vous raconter ce souvenir qui, jusqu'à aujourd'hui encore, me poursuit. Laissez-moi vous faire profiter de mon expérience que j'ai consignée dans mon livre: Hommage, écrit en souvenir des braves Français qui m'ont sauvé la vie. C'était en 1943. J'avais 10 ans. Je vivais caché à Le Montcel dans une famille catholique savoyarde qui est resté mienne, moi l'enfant juif qui ne savait pas différencier un Juif d'un Breton, d'un Auvergnat, d'un Niçois ou d'un Parisien - et qui ne le sait toujours pas. J'ignorais que la faute, commise par un certain  Pilate (Préfet romain aux mains sûrement très sales puisqu'il dut se les laver), avec la complicité du Sanhédrin (Collège des Prêtres juifs), rejaillirait sur moi deux mille ans plus tard. Bien sûr, Monsieur le curé dont j'étais l'enfant de choeur favori nous avait dit en catéchisme: "Prions mes frères prions pour cette race perfide qui a crucifié notre Seigneur Jésus Christ", car 400 ans après le crime, le Juifs Jésus était devenu Notre Seigneur très chrétien. Mais un enfant de dix ans prête-t-il attention à ces mots? La seule chose que je retenais était que ce Jésus-là avait sûrement bien fait de faire le ménage en chassant les marchands du Temple, tout comme ma Mémé savoyarde quand elle me chassait parce que je laissais tout traîner.

Ponce Pilate: le monde entier ne s'en souvient que par ses ablutions et par son prénom dont on affubla, plus tard, la pierre qui sert à décrasser. Puisque ses mains étaient blanches, il n'était pas coupable. Les Prêtres juifs, par contre, qui ne tentèrent rien pour sauver l'un des leurs, étaient coupables. Il est vrai que ce Jésus était un peu turbulent; que les marchands étaient les frères ou les cousins des prêtres; que les Prêtres eussent aussi bien pu être marchands et les marchands, Prêtres. Quoi qu'il en soit, le sang du Prophète retomberait pour les siècles des siècles sur la tête de leurs descendants et de ce sang, j'ai du recevoir quelques micro-gouttes. Pour ce crime qui n'était certes pas une peccadille, pensez, le Fils de Dieu, je devais donc être recherché, emprisonné, peut-être torturé, puis, déporté, gazé et finalement brûlé. Mes os seraient écrasés et mes cendres dispersées. comme ceux ce million et demi d'enfants juifs, même nouveaux nés. Mais soyez tranquille, je vais bien. Comme vous le voyez, j'ai encore toute ma tête.

Je ne savais pas que j'étais Juif, donc coupable. Je l'ai appris par eux qui le savaient. C'est qu'il y avait eu, en France, ordonné par Pétain et Xavier Vallat son Commissaire aux Affaires juives - certains pourraient dire aujourd'hui : son Ministre de l'identité nationale - un texte de loi, la seule loi antisémite promulguée en Europe (mises à part celles des nazis en Allemagne), qui fasse obligation aux Juifs de se faire recenser dans les commissariats de police où, en guise d'antépénultième récompense, leur carte d'identité s'ornerait d'un coup de tampon indiquant leur particularité ethnique et où ils seraient dirigés vers un commerçant (souvent un gestionnaire de magasin volé à un Juif) qui leur vendrait, pour le prix d'un manteau et contre un ticket textile, une étoile jaune.

Le curé du village insistait pour qu'on lui fournisse mon certificat de baptême, chose évidemment impossible. Je n'avais pas en effet, comme les bébés nés à Le Montcel durant les cinq ans que j'y vécus, eu l'honneur des fonts baptismaux vers lesquels mon bon curé me permettait de l'accompagner. Néanmoins, pouvais-je encore longtemps être son enfant de choeur sans qu'il ait la certitude de mon baptême? D'autant qu'il avait son idée derrière la tête: faire de moi un séminariste. Un jour, il m'interrogea : « Dis-moi mon petit, tu as bien été baptisé, n’est-ce pas ? - Oh ! oui, mon Père. - Sais-tu où tu as été baptisé ? - Je ne sais pas, mon Père. - Tu es sûr d’avoir été baptisé, au moins ? - Oh ! oui, mon Père. - Et tu ne sais vraiment pas où ? En quelle église ? Dans quelle ville ? - Non, mon Père. Je ne m'en souviens plus. - Où étais-tu avant de venir habiter chez ta tante Pegaz ? - Je ne sais pas, Mon Père. - Voyons mon petit, tu ne peux pas ne pas savoir. Avec ta mémoire, ce n’est pas possible. - Pardonnez-moiPardonnez-moi, mais si ! Mon Père. - Et pourquoi es-tu venu au Montcel ? - Je suis malade. - Alors il faut que j’en parle à Monseigneur l’évêque. Tu n’es pas juif, au moins ? - Oh ! Mon Père, bien sûr que non ! » Et pour preuve, je fis le signe de croix. « Allons bon, et bien tant mieux, reprit-il. Tu réciteras trois Pater et deux Ave. Allez, va en paix. - Oui, Mon Père. Merci Mon Père. »

Bien entendu, mes réponses étaient mensongères mais je savais déjà, du haut de mes 10 ans et même bien avant, que ma survie, et pas seulement la mienne, en dépendait. Le réseau de Résistance (le MNCR) qui m'avait caché à Le Montcel fut informé et je partis à Lyon où appris, le jour même, mon nouveau nom. En ce temps-là, nous changions de patronymes plus souvent que de chemises et cela participe de mon expérience que je vous livre. Voilà qu'après Winnykamen, Ravari, Winny, Pégaz et j'en passe, dont Dupont, je m'appelais Bronzin. Ce nom était celui d'un homme que, par la Résistance, mes parents savaient être en Afrique du Nord. Après Maurice, j'étais Marcel. Les faux papiers, c'est comme les mensonges, il est indispensable pour être crédible de se rapprocher le plus possible de la vérité. C'est pourquoi je ne saurais trop vous conseiller de vous méfier des Dupont.

Si vos agents, lors d'une vérification d'identité rencontre Mohamed, Zidane, Zineb ou quelques noms en zzi, ski, ez ou vitch, qu'ils les laissent aller, ce ne sont pas des personnes qui se cachent. Elles ne sont peut-être pas blanc-blanc, mais personne n'a rien à craindre d'elles. Par contre, les Dupont méritent une attention particulière. Comment s'appelaient-ils avant? Et s'ils persistent à dire qu'ils n'ont d'autre patronyme que Dupont, mettez-les dans un Charter où ils seront regroupés avec tous les Durand de France et de Navarre. Alors, vous aurez purifié le pays.

Je vous parle d'expérience, car, voilà que me trouvant seul dans notre appartement lyonnais, on frappe à le porte. J'ouvre et je me trouve face au releveur du gaz. « Bonjour gone (garçon, à Lyon). Comment t’appelles-tu ? - Bronzin, Monsieur. Marcel Bronzin. - Quel âge as-tu ? - J'ai dix ans et demi, Monsieur. »  Le type cherche dans ses fiches  : « Bronzin, hein ! Je ne trouve pas de Bronzin dans mes fiches. Tu es certain de ne pas t'appeler autrement ? - Oui, Monsieur. Bronzin, je m’appelle Bronzin. » Le releveur replonge dans ses fiches et derechef me dit : « Décidément, je ne trouve pas de Bronzin. Tu n'aurais pas un autre nom ? - Non, Monsieur. Je m’appelle Marcel Bronzin. - Parce que si tu as un autre nom, tu peux me le dire, à moi. Ce sera un secret entre nous deux... - Mais, Monsieur, je m’apel... - Tu es un grand garçon, allons ! Fais un petit effort, comment t’appelles-tu ? - Je vous l’ai déjà dit, je m’appelle Bronzin... - Bronzin, je sais. Mais ton autre nom ? Tu as bien deux noms, n’est-ce pas ? Écoute, tout le monde a deux noms. Moi aussi, j'ai deux noms. Alors, quel est ton deuxième nom ? - Non, monsieur, j'ai point deux noms. Je m’appelle Bronzin et pas autrement. - Bon ! Tu es un brave garçon. Mais dis-moi, ton nom d’avant ? C’était comment ? - Mon nom d'avant ? Je n'ai jamais eu d'autre nom, Monsieur. Et puis, vous commencez à m'embêter. Je m’appelle Bronzin. Et comme le dit monsieur le curé : cherche et vous trouveras »

C'est ma Mémé Pégaz qui m'avait dit ça avant que je parte: "Marcel, si un'grind'personne t'embête un jour, parle-lui  don de m'sieur l'curé, pas! Tu verras, y s'arrêtera." Bien entendu, grâce à Dieu ou au Diable, le type a trouvé ou fait semblant de trouver la fiche et il a décampé. Le lendemain, j'étais de retour à Le Montcel. Ah! Monsieur le Ministre, croyez m'en, méfiez-vous des Dupont, même s'ils n'ont que dix ans. Eh! Méfiez-vous aussi des Mémés!

Monsieur le Ministre, combien croyez-vous qu'il y ait d'enfants à pourchasser, de familles à expulser, de sans-papiers à punir pour avoir cru que notre France était encore une Patrie d'accueil? Combien de sbires comme mon releveur de gaz sont-ils à votre service comme le mien était à celui de la Gestapo? Mais surtout, Monsieur le Ministre, combien de braves gens y a-t-il en France comme ma Mémé Pégaz?
Monsieur Besson, après votre face-à-face avec Marine Le Pen, peut-être vous êtes-vous réjoui de l'avoir emporté sur les ondes! Moi, cela m'a quasiment écoeuré. Monsieur le Ministre, un homme de votre valeur, quel dommage! Comment l'Histoire vous jugera-t-elle?