La rafle

 

Ce dix mars, un drame a été donné à voir sur nos écrans, la rafle du Vel d’hiv du 16 juillet 1942. Le film de Roselyne Bosch est comme une déferlante quand souffle la tempête sur la mémoire endormie, à l’égal de ce que fut le discours de Jacques Chirac qui eut , lui, le courage que la Gauche n’eut pas, quand il reconnut que le crime du régime de Vichy était à inscrire au passif de la France. Certains disent que ce film est  critiquable et s'arrêtent à des détails. Mais ce film avait besoin d'exister. Ou plutôt, nous avions besoin qu'il existe. Une rafle préméditée au plus haut niveau par des nazis allemands et français qui, ensemble, ont pensé, coordonné l’action et distribué les rôles. Une rafle à laquelle j'ai échappé et qui, parce que j'ai survécu, me hante. Des nazis qui ont fait en sorte, ces lâches qui s'en prenaient essentiellement aux femmes et aux enfants, que seuls n'apparaissent et n'en subissent plus tard  l'opprobre, la police française - flics en pèlerine et képi - et les conducteurs de bus parisiens. Ils se sont servi, pour cette sale besogne, du fichier de l’U.G.I.F. (l'Union générale des israélites de France) créée tout exprès par les hommes de Vichy, après qu’ils  aient  rendues illégales toutes les associations sportives, culturelles ou autres pourvu qu’elles fussent juives. Un fichier sur lequel étaient obligatoirement fichés tous les juifs. Un fichier ethnique, créé par des hommes employant des arguments franchouillards et racistes, comme le serait aujourd'hui un fichier de l’identité nationale en quelque sorte. Une nouveauté, aussi, le dernier fichier de ce genre datant de 1874.

Je ne veux pas raconter cette horrible affaire, la superbe émission du 9 de Marie Drucker sur la deuxième chaîne l’a fait, avec des témoins , des témoins parmi les derniers qui ne désarment pas et qui rendent hommage aux victimes en allant porter la parole dans les écoles.

Au départ, c’était les seuls Juifs étrangers qui étaient visés. Bon prétexte xénophobe bien connu qui divise les victimes et arme les bourreaux. Ces derniers avaient prévu d’en arrêter 22 000.Mais, oh surprise, des policiers manquèrent de zèle. Pas tous et pas bien nombreux, certes, mais ils sont l’honneur de la police française. Des machinistes dans les dépôts de la RATP se firent porter pâles. Pas tous et pas bien nombreux, certes, mais ils sont l'honneur des services publics de la France. La Résistance joua son rôle et réussit à avertir bon nombre des victimes désignées, souvent les hommes. Alors, comme il fallait respecter les quotas – moins on respecte les humains et plus on respecte les quotas, l’aviez-vous remarqué ? - les criminels firent arrêter, aussi des Juifs français. Malgré tout, ce furent  - peut-on dire ce ne furent? - 13 000 juifs, Français et Étrangers, qui furent arrêtés, et non pas 22 000 :  4 000 enfants, près de 6 000 femmes et 3 000 hommes, qui passèrent cinq jours sans manger ni boire – sauf l’acte courageux des pompiers qui ouvrirent leur lance à incendie, un acte de désobéissance ! Et puis ce furent les camps de transit, avant la déportation vers un enfer dont on ne revient pas.

Connaissez-vous mon ami Pierre Guéguen ? Il faut que je vous le présente. Pierre à plus de 80 ans aujourd’hui, il en avait 15 en 1942. So père était Chef de dépôt des bus parisiens. Connaissant mon passé d’enfant caché, et donc sachant à quoi j'avais échappé, voici ce qu’il m’écrit :

 

Cher Maurice,

LA RAFLE, ce film sort prochainement sur la grande rafle du 16 juillet 1942, mon Père était chef de dépôt d’autobus et nous étions logés dans le dépôt qui employait 800 personnes environ donc beaucoup d’autobus. Je me souviens très bien de ce jour là, en venant déjeuner le midi mon père nous a dit : « il se passe des choses graves au Vel d’Hiv, les femmes sont séparées de leurs maris, les mères de leurs enfants, les machinistes ne veulent plus y retourner. »

J’ai eu toujours cette scène en tête, même aujourd’hui je revois encore la cuisine où nous mangions (un bien grand mot à cette époque !) quand j’ai su ce que cela représentait, je me suis interrogé sur les mystères de la communication induite ; comment avais-je perçu la gravité énorme de l’information. ?

A la fin de la guerre, j’ai reparlé à mon père de cet épisode, c’est seulement à ce moment là qu’il m’a expliqué qu’une telle opération nécessitait une préparation logistique importante: réservation du matériel, dégagement du nombre suffisant de machinistes (conducteur d’autobus), prévision de pannes éventuelles, de remplacement de machinistes malades, etc., plusieurs semaines à l’avance, donc une masse de personnes informées à l’avance que quelque chose de gros allait se passer, qu’une grande rafle allait avoir lieu dont la date était connue. Mon père comme beaucoup d’autres y compris dans la Police fit passer l’information dans les circuits appropriés et j’ai entendu que 10.000 personnes figurant sur des listes ne furent pas attrapées.

Mon père fut élu, aux premières élections, conseiller municipal communiste de La Garenne-Colombes et termina sa carrière Secrétaire Général de la Fédération des Ingénieurs et Cadres des Transports CGT.

Personne ne soupçonnait l’horreur du crime au moment de la rafle mais quelques histoires particulières, qui m’ont été relatées indiquent que certains responsables communautariste n’ont pas perçu la véritable dangerosité de ce qui se préparait.

 Bien amicalement.

 

Et Pierre d’ajouter : « Plusieurs machinistes sont immédiatement rentrés dans leur province pour la durée de l’occupation afin de ne plus jamais être confrontés à de telles actions inhumaines. Les cadres collabos, licenciés à la libération furent réintégrés quelques années plus tard mais avec le grade le plus élevé atteint par un collègue non licencié occupant le même grade au moment du licenciement sanction. Ainsi des petits cadres collabos dont la formation ne leur permettait d’avoir qu’une évolution de carrière ‘’limitée’’ ont atteint des niveaux supérieurs à tous leurs espoirs. Méthode Mandela qui n’avait aucune utilité à ce moment là en France ».


Je voudrais ajouter ceci, d'autres chiffres. Il y avait 300 000 juifs en France à ce moment-là. 73 000 ont été déportés et bien peu sont revenus. Il y en eut donc 230 000 qui furent sauvés par les Français, par la France. Je suis de ceux-là . Certes il y avait des antisémites en France, mais la France n'était pas antisémite. Il y a des racistes en France, mais la France n'est pas raciste et , pour cela, je dis merci à mon pays.