Le plaisir d'écrire reçoit parfois récompense. J'ai reçu la mienne pour Hanoukka, la seule fête juive qui ne fut pas religieuse, même si elle fait état d'une lampe merveilleuse et même si beaucoup la comparent au Noël chrétien.

J'avais eu, un jour, le toupet, d'autres diront la h'ouspa, d'adresser à cet homme, que je connaissais comme l'auteur de l'Anthologie des poètes juifs - et vous aurez déjà reconnu, j'en suis sûr , l'un des plus grands poètes français des 20e et 21e siècles, Chevalier des Arts et des lettres, Rédacteur en chef de la revue Europe, Membre de l’Académie Mallarmé, Président du jury du prix Apollinaire  - le tapuscrit de ce qui allait devenir mon livre témoignage : Hommage, Peu de temps après, j'eus la surprise de recevoir, en retour, un coup de téléphone: "Charles Dobzynski à l'appareil. Votre texte? Emouvant de sincérité, intéressant témoignage - il me disait aussi que si nos expériences n'avaient pas été identiques, elles étaient néanmoins bien proches. Mais, ajoutait-il, le mode épistolaire que vous avez adopté pour votre livre, une lettre à chacun des membres, petits ou grands, de votre famille pour dire votre expérience d'enfant caché, votre amour de la Savoie et des Savoyards qui vous ont sauvé, des Résistants, de la France enfin! ne convient pas. Trop de redites, treize lettres sur un seul sujet ne peuvent que générer des répétitions dont le poids assommera le lecteur. L'idée oui, mais la forme non!

Avant de me remettre à ma table d'écriture, j'interrogeais ma famille savoyarde. Me permettrait-elle de demander pour elle la reconnaissance de Justes parmi les Nations pour avoir sauvé un enfant juif, moi? Vous saurez comment cela se passa en lisant mon livre. Ce ne fut d'abord, pour moi, que le témoignage du sauvé à l'égard de ses sauveurs, c'est à dire un deuxième tapuscrit destiné au seul Yad Vashem (c'est à Jérusalem que l'on statue sur le fait d'accorder ou non la médaille des Justes parmi les Nations) et aussi à mes familles, la biologique et celle qui m'adopta. C'est ma fille aînée, psychologue à l'hôpital - je ne vous dirai pas dans quelle ville française car elle est si belle que vous seriez capables, Messieurs, de je ne sais quelle addiction, pour la rencontrer, ce qui vous rendrait, Mesdames un bisselé jalouses... C'est ma fille, donc, qui me dit que le sujet méritait une plus large audience et que je devais publier. Comment! Moi, publier un livre? Si je comprenais le pourquoi, je ne saisissais pas le comment.

La Société des écrivains accepta de me prendre à compte d'auteur, et j'obtins, contre payement, un franc succès d'estime, à défaut d'une réussite commerciale. Je ne crois pas qu'il se vendit plus de livres que je n'en offris, et au total, 400 serait déjà un chiffre optimiste. Mais mon objectif était atteint et nous organisâmes, en avril 2001, une cérémonie pour la remise des 4 médailles - dont malheureusement 3 à titre posthume - à ma famille savoyarde, les Pegaz de Le Montcel, petit village situé entre le Mont Revard et Aix-les-Bains.

Au cours de cette cérémonie, j'appris, mais cela ne venait en rien contredire mon témoignage à l'égard de ma famille d'accueil, qu'il restait à éclaircir des zones d'ombre : intégrer, dans le combat de la Résistance nationale, la Résistance juive et les Juifs dans la Résistance dont l'un des objectifs essentiels était le sauvetage des enfants, condition évidente d'une renaissance du peuple juif ; réhabiliter des personnes que j'avais soupçonnées de n'être pas étrangères à la disparition de mon ami Albert, garçon de mon âge caché dans une ferme voisine; savoir pourquoi certains d'entre nous, les enfants cachés, qui avaient eu la chance de rencontrer sur leur chemin d'infortune des sauveteurs comme mes Pegaz et s'en étaient sortis - sort-on tout à fait indemne d'une telle épreuve ? -, n'ont jamais donné signe de vie à leurs familles d'accueil et vivent sans savoir dit merci...

Alors, je décidais, en 2003, de réécrire mon témoignage sous un autre nom que vous comprendrez aisément en lisant "Enfant Caché, Hommage et malentendu". Permettez-moi une parenthèse. Depuis que mon livre est paru, j'ai reçu des mails qui me disaient: "Moi non plus je n'ai pas repris contact, est-ce trop tard ?" Non, il n'est pas trop tard, même si l'on ne rencontre, le plus souvent, que les enfants de nos héros.

Je me retournais de nouveau vers Charles Dobzynski, lequel était devenu entre-temps Prix Goncourt 2006 de poésie, pour lui demander de bien vouloir préfacer le livre dans sa nouvelle publication, ce qu'il accepta immédiatement, tout simplement comme si c'était une chose normale. Je lui en serai toute ma vie reconnaissant. Ce n'est qu'en 2010 que je trouvais, enfin, l'éditeur qui accepta de rééditer le livre - deux fois plus gros que le premier - sous son titre actuel: Enfant caché, Hommage et malentendu.

Entretemps, j'avais publié : Quel avenir pour le Syndicalisme (chez un éditeur qui n'existe plus) et Grandeur et misère de l'antiracisme (dont l'éditeur ne répond plus) qui m'oppose encore aujourd'hui au CA sortant du MRAP et à son chef Mouloud Aounit auxquels je reproche d'avoir dévié de la ligne antiraciste de ses fondateurs pour enfermer le Mouvement dans un communautarisme imbécile. Mais je pense que le Congrès de janvier 2011 contribuera à remettre dans les rails un MRAP issus de la Résistance. Oublions pour un moment le MRAP, au moins jusqu'à son prochain Congrès, il y a des sujets plus joyeux. Aujourd'hui, l'actualité pour moi, c'est "Enfant caché, hommage et malentendu" qui sera sous peu en librairie. Ce livre, je ne peux pas l'ouvrir sans fierté, le voyant ainsi préfacé. Je veux, aujourd'hui, vous donner à lire la lettre qu'il m'adressa en retour de celle par laquelle je le remerciais

Cher Maurice Winny,

Pardonnez-moi de ne pas vous écrire à la main, mais je ne veux pas vous infliger mon écriture devenue quasiment illisible. Bien sûr, j'ai reçu, il y a peu de jours votre livre "Enfant caché" et ce fut pour moi un double plaisir, d'abord de le voir enfin publié sous une belle couverture photographique, beau caractère et mise en page, mais ensuite et surtout de pouvoir relire ce récit que j'avais aimé d'emblée, et qui garde à la lecture de l'imprimé toute sa saveur, sa sincérité dans l'émotion, sa qualité humaine . Votre livre aurait mérité un éditeur plus connu, hélas souvent réservé aux vedettes de la chanson ou présentateurs de la télévision! J'en sais quelque chose, ayant moi-même les plus grandes difficultés, malgré ma notoriété d'écrivain et de poète, d'être accueilli chez un éditeur tel que Gallimard, par exemple, qui n'a pourtant pas regretté de publier mon - Anthologie de la poésie yiddish - dont la diffusion a dépassé les 20.000 exemplaires. 

J'ai beaucoup travaillé depuis 2009: 5 livres - dont deux pour les enfants!- cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps... Deux ont paru: un grand poème d'amour J'ai failli la perdre aux éditions de La Différence, et un roman la comédie des échecs, chez Publiboock. Deux autres vont paraître simultanément en janvier, chez Daniel Cohen, Editions Orizons: Je est un juif, roman, écrit en vers qui relate mon expérience, mais qui traite aussi des divers aspects de la judéïté, les diasporas, la shoah, le conflit israélo-palestinien, la religion, etc. C'est une œuvre qui n'a pas beaucoup d'équivalent! D'autre part, un ensemble de nouvelles, Le bal des baleines, qui évoque sous une forme d'humour et de fantastique bien des problèmes de notre société d'aujourd'hui... Enfin, au printemps 2011 va paraître un autre livre de poésie, où l'humour se fait macabre et un peu métaphysique: La mort, à vif, où Madame la Mort, raconte sa vie difficile, privée qu'elle est de sécurité sociale. 

Enfin, un recueil de fables en vers pour les jeunes Le tour du monde des animaux est en voie de publication à la société des écrivains, avec des dessins très drôles de mon ami Daniel Hénon, qui avait déjà illustré mon livre pour la jeunesse Les premiers de la glace... 

Mais ce n'est pas tout: je viens de mettre le point final au premier volume de mes critiques sur la poésie, sous le titre A brûler les réel, que j'ai emprunté à Pierre Reverdy, ce tome rassemble mes études sur la poésie en France, il y aura un tome 2, pratiquement achevé sur " La poésie d'ailleurs», donc de l'étranger... Là, je n'ai pas encore d'éditeur, et ça risque d'être difficile, car ce sont des livres substantiels... Le premier est déjà en lecture... mais je ne me fais pas trop d'illusion: c'est une bataille à mener. 

Je vous raconte tout ça, sans être sûr que ça vous intéresse: mais enfin pour vous montrer qu'à mon âge - bientôt 82 ans! - la dynamique de la création ne m'a pas abandonné! Autre preuve: je viens de terminer un autre livre de poésie De ma mère, roman. Je vous en parle parce que plusieurs de ses chapitres évoquent mon enfance d'enfant caché dans une ferme, sous l'occupation, alors là, vous aurez une image de mon sort, très différent du vôtre, c'est vrai, mais où il y a des points communs. Pour que vous en ayez une idée, je vous envoie quelques uns de ses très courts chapitres en vers, vous serez l'un de mes premiers lecteurs pour cet inédit dont je vous donne la primeur, et vous me direz comment vous le trouvez, c'est une lecture sans complication, je crois, sous une forme très classique... 

Voilà, cher ami Winny - cette abréviation me plaît! - quelques nouvelles fraîches, mais en premier lieu mes félicitations pour la publication attendue de votre Enfant caché que j'apprécie toujours autant et qui aurait peut-être mérité de ma part une préface plus étendue : je ne comprends pas pourquoi le nom du préfacier - qui n'est pas un inconnu - ne figure pas sur la page de garde, après  "texte autobiographique" mais ce n'est pas grave. 

En ces jours noélisants - ce n'est pas ma fête préférée, moi ce serait plutôt Hanoukah ou Pessah - je vous souhaite une bonne fon d'année et mes meilleurs vœux - mazeltov! - pour celle qui va commencer 

Amicalement à vous, 

Charles DOBZYNSKI 

Mon cher Charles

Cette lettre complétant la préface de "Enfant caché, Hommage et malentendu" est pour moi, venant de votre part, un sujet de fierté et de plaisir. Cette abréviation du  nom, Winny, était déjà celle qu'avaient choisie mes parents, tous deux Résistants à Lyon, lui à l'UJRE et aux groupes de combats des FTP, elle - qui vient de nous quitter - au groupe La Carmagnole et au MNCR, pour leur état civil d'après guerre. Moi - j'étais majeur à l'époque - pensant que mon grand-père, révolutionnaire bundiste qui avait fui la Pologne, alors province russe, parce que condamné à mort par les tribunaux tzaristes, n'avait pas démérité, je décidais de conserver son patronyme.

82 et 77 ans, gardons encore longtemps, vous et moi, notre âme de vingt ans et écrivons. Vous surtout dont chaque mot me touche. Là où il me faut un chapitre, vous n'avez besoin que d'une page, là où il me faut un livre, une ligne vous suffit. Je n'en citerai qu'une, prise parmi les autres dans ces poèmes que vous m'avez fait l'honneur et le plaisir de m'adresser en primeur et que je garde jalousement, tant ils me rappellent de souvenirs, La ferme, surtout : "les mots étaient écrasés par la nuit"... J'attends impatiemment la publication de ce livre dont les prémices m'ont mis la larme à l'œil.

Nous sommes parmi les derniers témoins. Après nous, notre histoire sera dans les mains des historiens où, au mieux, elle deviendra série de dates, série de lieux, série de chiffres, sans âme. Il en est même qui la contesteront. Laissons-leur notre émotion toujours vivante en héritage, notre douleur qui ne s'éteindra qu'avec nous, laissons-leur notre mémoire, peut-être certains d'entre eux en feront-ils quelque chose.

Merci encore, Charles, mon camarade (je ne suis plus stalinien depuis les années 70, mais le terme me plaît toujours) merci de m'avoir traité en ami.

Très affectueusement

Maurice Winnykamen