Le Chien De La Mémoire! FICTION TIRÉE DE FAITS REELS (PV rédigé par la police française : 22 novembre  1943

Référence : « Adam 166w, N°704/V/Zi »)

I

Une douce brise de mer atténuait les effets d’un soleil de novembre qui se serait voulu d’été. La Baie des Anges était radieuse en ce début d’après-midi. Au hasard, j’empruntai l’Avenue des arènes de Cimiez, un nom évoquant les combats de gladiateurs : le sang et la sueur des rétiaires, bestiaires, thraces et autres mirmillons - "Ave, Caesar, morituri te salutant". 

Á Nice, les voies longues, étroites et tourmentées sont des avenues ; les voies larges et rectilignes sont des boulevards. Je trouvai sur ma route la « Petite Avenue du Prince de Galles » qui fait exception à la règle ; c’est sans doute pour cela qu’elle est qualifiée de petite. Les villas y sont belles, originales, accueillantes et souvent grandioses. Chacune a son caractère. Les accidents de terrain ont été exploités pour bâtir, comme on savait le faire au dix-huitième siècle. Je l’ignorais, mais déjà, j’étais dans le périmètre de Céménélum, l'ancienne ville romaine.

Soudain, je passai devant une grille et la grille me dit : « Pousse-moi ». Je pénétrai dans l’allée et j’entendis : Merci. Je n’étais pas revenu de mon étonnement qu’une rose me dit : « Sens-moi ! ». Un chien du genre Bigle-bâtard courait comme un fou après une balle rouge et, quand il passa près de moi, je crus entendre : « C’est au bout, suis le mur sur ta droite, on t’attend, va ! ». 

Au fond de l’allée, je buttai le mur qui, faisant un angle, devenait mitoyen. Et ce mur me dit : «  Je suis étrusque . Je fus érigé vers quatre cents ans avant Jésus-Christ. Avant moi, c’était la période archaïque…

-       Comment, demandai-je. Que se passe-t-il ici ? Le portail m’invite à entrer, une rose à sentir, un chien à poursuivre …

-       La rose t’a parlé, approuva le mur. C’est une rose ancienne que les horticulteurs ont tenté d’imiter. Tu as vu comme elle est tendre et comme elle porte bien son nom ! Rose ! « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un printemps… » disait Monsieur de Malherbe en 1599 pour consoler son ami Du Perier – mais console-t-on jamais un père de la mort de sa fille ; elle s’appelait Marguerite, tu vois, une autre fleur -.  Si tu la voyais matin…

-       Je l’ai vue.

-       Tu l’as vue matin, une goutte de rosée perlant sur ses pétales ?

-       Je l’ai vue.

-       Tu l’as entendue ?

-       Oui ! Elle m’a invité à la respirer et elle sentait si bon… et voici que toi, un mur, tu me fais un cours d’histoire préhistorique et de botanique, que tu fais étalage de poésie ! Ou suis-je donc ?

-       Sache d’abord, répondit le mur,  que nous parlons à tout le monde de la même façon, mais que depuis longtemps, déjà, nous attendions de te rencontrer

-       Me rencontrer, moi ? Pourquoi moi ?

-       Je veux dire, de rencontrer celui ou celle qui nous entendrait. C’est donc toi que nous attendions. Eux, ils n’entendent pas. D’ailleurs ils ne voient pas, non plus. Mais entendre est une chose, comprendre en est une autre. Nous comprendras-tu ? Pour le savoir, veux-tu vraiment continuer la visite ?

-       Oh ! Oui ! Tu as bien aiguisé ma curiosité. Réponds-moi d’abord : Où suis-je ?

-       Tu es Villa Jacob, et notre histoire est ancienne. Tu te doutes bien qu’enraciné comme je le suis, je ne pourrai t’accompagner, n’est-ce pas ? Mais retourne vers la rose. Face à elle, tu trouveras l’entrée de la Villa. Pénètre sans crainte dans le hall, on t’y attend déjà. »

Je revins vers la rose, lui adressai un petit signe et elle m’envoya une bouffée d’exquise senteur au goût légèrement poivré. Je pénétrai dans un grand hall circulaire dont les murs étaient ornés de peintures aux sujets bibliques. Autour d’un comptoir d’accueil en rond, fermé pour cause de sieste, toutes les portes sauf une étaient closes. J’attendis un moment et, ne voyant venir personne, je me dirigeai vers la seule issue qui me fût offerte. Elle donnait sur un escalier de cave.   

J’hésitais, mais ma curiosité l’emportant, je descendis les marches et arrivai dans les sous-sols du bâtiment. Curieusement, j’y voyais comme en plein jour. Je découvris bientôt, sur une table Louis XV branlante, enfouis sous une poussière mémorable, les actes notariés décrivant l’histoire des successions de la Villa, ainsi qu’un vieux parchemin bien annoté, au sceau des services archéologiques de la Ville, qui me permit de reconnaître les lieux. Les murs de soutènement existaient, que les archéologues avaient reconnus comme antérieurs à l'implantation romaine dans les Alpes-Maritimes. Des murs épais mais non porteurs étaient, eux, couverts de céramique datant du premier siècle avant Jésus-Christ. Dans un coin, une stèle surmontée d’une statue, celle de Jacobus l’Ancien.

Cachée derrière un fatras de ferrailles et de bois mêlés  où les rats défendaient leur territoire contre les araignées, à moins que ce ne fût le contraire, une seule porte ouverte me donna accès à trois salles de thermes privés datant des deuxième et troisième siècles après Jésus-Christ. Une merveille.

La Villa était construite sur le site d’une riche demeure patricienne. Je consultai sans attendre les actes notariés : 1875, un terrain de trois mille cinq cent dix mètres carrés acheté à un certain colonel Armand, un vieux Colonel d’empire ou plus vraisemblablement l’un de ses descendants, par Monsieur Jacob – aucune parenté avec Jacobus l’Ancien qui, allez-savoir, était peut-être anti… Comment ! me direz-vous, avec un nom pareil ! Si, si, il y en avait déjà, mais comment disait-on alors, quand les Sémites eux-mêmes ne savaient même pas qu’ils l’étaient ? - pour y construire une Maison de Maître à l’attention de sa fille mariée à Monsieur Vivaldi. Rien là que des choses banales, mais c’est à ce moment-là que les fouilles archéologiques furent entreprises. Cependant, c’est en vain que l’on rechercherait les vespasiennes dont les pierres ont été utilisées pour d’autres constructions, profanes ou pas, au cours des siècles. Chacun sait, par ailleurs, que les Romains buvaient bien plus que nous. Alors, sait-on encore Pisser à Cimiez ?

1892, Monsieur Vivaldi vend la propriété à cinq philanthropes juifs qui en font un asile pour indigents sous le nom de « Villa Jacob ».

1895, dénommée « Sanatorium » elle abrite des jeunes filles tuberculeuses. Trois ans plus tard, elle devient le « Sanatorium de Cimiez ».

Á partit du 3 novembre 1914, baptisée « Fondation Hospitalière Israélite de Nice » elle sert d’hôpital pour les soldats français blessés de guerre et est reconnue d’utilité publique.

Le 21 avril 1931, elle est inscrite au Journal Officiel où il est stipulé qu’elle a « vocation à recevoir gracieusement les vieillards israélites indigents et à leur fournir soins et assistance. »

Je remontai les marches et m’apprêtai à partir en catimini, car quelqu’un pouvait arriver qui à coup sûr me demanderait ce que je faisais là, seul. Qu’aurais-je à rétorquer ? Que j’avais répondu à l’invitation d’un portail, d’une rose, d’un chien et d’un mur ? Cela m’aurait conduit rue de la Gendarmerie dans la prison de Nice ou, pire, à Sainte Marie dans l’asile d’aliénés !

(à suivre)