Le Chien De La Mémoire! FICTION TIRÉE DE FAITS REELS (PV rédigé par la police française : 22 novembre  1943

Référence : « Adam 166w, N°704/V/Zi »)

III

Ayant consulté son petit carnet, il se présente d’un ton rogue à une petite femme assez ronde en habit d’infirmière: « UntersturmführerFisher,de la Gestapo. Fraulein Simon, je suppose ?

-       Oui Monsieur. Que puis-je pour votre service ? répliqua la Sous-directrice. 

-       Dites : Untersturmführer, s’il vous plait ou Lieutenant si cela vous est plus facile, mais pas Monsieur. Nous ne vous rendons pas une visite de courtoisie. Veuillez intimer à ces personnes l’ordre de se préparer en toute diligence. Que chacun se munisse d’un minimum de vêtement et objets de toilette et revienne dans cette pièce. Vous  avez cinq minutes. Pendant ce temps, vous irez chercher la cuisinière et le jardinier – derechef il consulta son carnet – Monsieur Cioli Hector : né à Cambrino,Italie,le 14 octobre1899, français par naturalisation, catholique, demeurant 1

-       21,  Avenue des Arènes  à Cimiez.

-       La cuisinière est là, dans sa cuisine, Lieutenant. » L’infirmière désigna de la main une porte ouverte, puis reprit : « Nous sommes prêts.  Cela fait longtemps que nous  attendions votre venue et chacun a déjà préparé sa petite valise ou son petit paquet. Je vais vous chercher le jardinier.

-       Mademoiselle, pourquoi dites-vous : « nous » ? Vous n’êtes pas coupable, vous, vous n’êtes pas juive ! Alors, pourquoi ?

-       Coupable ? Sont-ils coupables d’être nés Juifs ?

-       Je ne suis pas ici pour faire de la politique. Je vous demande seulement  pourquoi !

-       Monsieur le Lieutenant, je ne suis pas Juive, c’est vrai. Je suis baptisée, communiée, confirmée, je suis chrétienne et catholique ! Chrétienne, mon cœur est sans haine et j’aime toutes les Créatures de Dieu, quelque-soit la religion qu’elles professent. J’ai eu mon diplôme d’infirmière grâce aux bons soins des Petites Sœurs des pauvres qui m’ont élevée dans leur couvent et m’ont inculqué leur Foi. Je crois profondément en Dieu et en Jésus-Christ notre Sauveur qui a sacrifié sa vie pour racheter nos fautes, les vôtres et les miennes. D’ailleurs, lui était Juif, et comme ce Juif-là, qui disait à son Père avant son supplice : « Pardonnez-leur Seigneur car ils ne savent pas ce qu’ils font », moi sa simple servante j’ose humblement vous pardonner car vous ne savez pas ce que vous faites. Moi seule, ici, peut le faire, car je ne suis pas sûre que les Juifs, eux, vous pardonneront.

-       Vous voulez donc subir leur sort ?

-       S’il plaît à Dieu, je mourrai. Mais vous n’êtes pas immortel, vous non plus, et, en vérité je vous le dis, les voies du Seigneur soient impénétrables. Pourtant je doute que nous puissions nous retrouver jamais, vous et moi en Paradis. »

Le Lieutenant Fisher était devenu couleur pivoine. Jamais il n’avait subi un tel affront. Comment cette petite infirmière pour Juifs séniles osait-elle lui donner ainsi une telle leçon de piété ? Lui aussi était catholique, c’était écrit en toutes lettres sur son ceinturon : « Got mit uns, Dieu avec nous » ! Il élevait ses trois garçons dans l’amour de Dieu et du Führer, donnait au denier du culte. Il se sentait profondément chrétien et allemand. Et Allemand ! La gifle qu’il ne put retenir envoya Mademoiselle Simon valdinguer comme une toupie jusqu’au milieu de la pièce où elle s’écroula.

Alors qu’elle se relevait, l’un des Résidents, en costume noir de bonne coupe, médailles au revers, fit un pas en avant. Il sentait bien qu’il fallait aider l’infirmière. Que le coup avait fait monter au coin de ses yeux une larme qu’elle ne voulait pas montrer. Elle tentait de sourire, mais savait déjà qu’après sa déclaration le nazi n’aurait aucune pitié. Que s’il en avait eue ne fût-ce qu’un brin, il ne serait pas là. Le vieillard effectua un impeccable salut, puis, déclara dans un allemand parfait : «  Je me nomme Monteux Emile, né le 7 décembre1863 à Marseille, français, sans profession comme vous le serez vous-même à quatre-vingts ans si Dieu vous prête vie jusque-là ; ancien officier supérieur de l’Armée française, j’ai gagné ma Croix de guerre avec palmes et ma médaille militaire à Verdun, sous les ordres du Maréchal. Vous pouvez me frapper, je suis Israélite. Puis-je vous présenter les personnes ici présentes pendant que notre Sous-directrice s’en ira quérir, à votre demande, Monsieur Cioli le jardinier ? Je vous faciliterai la tâche en désignant, comme il se doit, les juifs français sous le nom d’israélites et en nommant juifs, les juifs étrangers ou non encore naturalisés ou encore ceux qui l’étaient mais que vous avez fait dénaturaliser ! »

Fisher stupéfait fixait l’octogénaire. Une telle impudence ! Devant ses hommes ! Son tempérament le portait à réagir sans douceur, bien sûr, à affirmer son pouvoir, mais la curiosité – et puis aussi, avouons-le, un certain respect pour le fait militaire - le força à temporiser : « Repos, Monsieur l’Officier. Procédez, je vous prie.

-       Alors, voici tout d’abord ma propre épouse, Rosalie Monteux née le 26 mai 1863 à St-Avold, Moselle, Israélite, anciennement professeur d’allemand. C’est auprès d’elle que j’ai appris à parler votre langue, assez bien je crois. Nous sommes elle et moi, les parents de trois fils, qu’ils soient bénis, qui sont à Londres avec le Général. Dois-je continuer ? »

Le lieutenant n’en pouvait plus. Allait-il laisser ce vieux toqué lui manquer de respect, allait-il perdre la face ? Il sentait bien que ces hommes et ces femmes avaient tout prévu. Que cette attitude n’était pas le fait d’un seul homme mais, au contraire, l’expression d’une volonté collective : ils espéraient se faire tuer sur place. Juifs et âgés de surcroît, leur avenir étant derrière eux, alors ils n’avaient plus rien à perdre. Ils attendaient une réaction violente de sa part pour déclencher leur propre carnage Et il savait aussi que si cela se produisait, il se retrouverait, lui, sur le front russe dans les vingt-quatre heures. Tout bien calculé, mieux valait prendre sur lui. De toute façon ces vieux-là ne perdaient rien pour attendre.

«  Poursuivez, dit-il en cochant son carnet.

-       Voici Monsieur Salomon Abraham, né le 5 janvier 1859 à Lyon, Rhône, historien et écrivain. Ses œuvres figurent parmi celles qui sont brulées lors de vos autodafés. C’est sa fierté. Français et Israélite, il demeurait 18, rue Masséna…

-       Et puis voici Madame Angéline qui fut sa cuisinière. Angéline Cans née le 24 juillet 1875 à Isolabonna, Italie. Italienne et Juive. Une véritable artiste. À soixante-huit ans, elle est vaillante comme une jeunesse. Voulez-vous goûter l’une de ses spécialités ? Non ? Alors je continue…

-       Je vous présente maintenant Madame Kagan, veuve Rosenstein Slava, née le 7 septembre 1885 à Hagueleff (Russie), russe de religion juive, ancien domicile : 154 rue de la Buffa. Madame Rosenstein était styliste. L’Europe entière se disputait ses modèles avant même qu’ils ne fussent exécutés. Elle fut reçue à la cours des Grands, elle connut Sarah Bernhardt, et cela, tout le monde ne peut en dire autant. Est-ce que par hasard, dans votre propre famille… Parce que… heu… Fisher… j’ai connu quelques Juifs qui portaient ce nom… Non ? Alors je continue…

-       Madame Foulègue, née Barach Lydie le 6 avril 1874 à Toulouse, Haute Garonne, française, israélite, sœur du premier ministre officiant, déporté. Par vos soins, sans doute. Et comme le disait Monsieur de La Fontaine : « Si ce n’est toi c’est donc ton frère… » Ah ! Vous non plus, vous n’en avez point ! Dommage ! Mais nous ne sommes pas ici avec vous pour ouvrir un débat littéraire, n’est-ce pas ? Lydie était pianiste. Elle a sacrifié son art à la Religion, ce que personnellement je regrette. Ah ! Si vous l’aviez entendue jouer sur le piano que voici les œuvres de vos grands compositeurs : Beethoven, Mozart… et pour ne pas vous faire de peine, je ne citerai pas Chopin le Polonais ni Mahler l’Allemand qui était un peu Juif. Je continue…

-       Voici à présent Madame Blume, née Vogue Fernande-Berthe le 2 janvier 1873 à Paris, française, israélite, ancien domicile : rue Descoubres. Elle était biologiste et travaillait pour l’institut Pasteur. Peut-être vous-même avez-vous bénéficié de l’une des molécules à la découverte desquelles elle participa. Elle disparue, le saurez-vous jamais ! Allons,  n’ayez pas de remords, cela ne serait pas bon pour votre avancement. Je continue…

-       Je vous présente Wolf Bohaub, Français et israélite qui fut cordonnier. Je vois à vos bottes que cette profession ne vous est pas indifférente. Dommage, vous n’utiliserez jamais les divines chaussures qu’il fabriquait. Je continue…

-       Monsieur Carcassonne, Français et israélite, architecte créateur de villes à la campagne et d’espaces verts en ville, ces espaces privilégiés que les vôtres s’ingénient à détruire courageusement. Je continue…

-       Madame Schwoob, sans profession, née en1868, Française et israélite...

-       Monsieur  Eisenmontich, garagiste. Français et israélite, Artiste peintre...

-       Monsieur Blasberg, cultivateur. Français et israélite…

-       Madame Simon, homonyme de notre chère infirmière, mais sans parenté, Française et israélite, elle …

-       Madame Ceriche, Flora, née Lattes le 12 mai 1869. Une famille d’éditeurs. Franco-italienne, Juive. »

 Chacun, chacune, à l’appel de son nom, s’était redressé. Enfin, autant que possible. Pour les Résidents en fauteuil ça n’était qu’un étirement douloureux, mais tous et toutes voulurent manifester par ce geste que s’ils cédaient à la force, leur dignité était intacte. Les plus robustes des femmes faisaient une révérence et chaque révérence rendait plus furieux l’Untersturmführer. Les plus robustes des hommes se figeaient au garde-à-vous, puis exécutaient le salut traditionnel de l’Armée française et chaque posture accentuait la panique, lisible dans ses yeux, qui s’emparait du policier. D’autant que quelques sourires retenus commençaient à paraître sur les visages de ses hommes. Il dut, pour se ressaisir, accomplir un véritable exploit, mais sans doute la peur des conséquences qu’il aurait à subir s’il perdait contenance l’encouragea-t-elle à ne pas céder à la violence. Au grand désespoir d’Émile Monteux.

«   Comme vous le voyez, asséna ce dernier, j’ai abrégé la fin de la présentation, car j’ai conscience de n’avoir aucun droit à vous faire perdre votre temps qui est précieux. Il y a tant et tant d’autres Juifs à rechercher, à incarcérer, à bastonner, à violenter, à déporter et, pour finir, à gazer et à brûler. Comment ? Vous ne saviez pas que nous savions ? Vous nous imaginiez donc assez shlémil, si j’osais je vous traduirais ce terme qui désigne un imbécile doublé d’un idiot. Le genre de type qui entre chez un antiquaire et qui demande : « Quoi de neuf ? », vous nous imaginiez assez sots pour croire à la fable des camps de travail à notre âge ? Sans compter que vous êtes aujourd’hui dans un hospice de vieillards, mais que demain vous gagnerez vos galons dans une crèche ou un orphelinat ! »

Fisher ne broncha pas sous l’insulte. Il était formé pour ça !

Dommage, pensa le vieil officier français : « quatorze vieillards – Madame Bain, alitée en un jour pareil, mieux valait de n’y pas penser - quatorze vieillards qui auraient sauté sur ces six nazis en armes et se seraient fait tuer, sans doute, mais quel panache ! Leur histoire aurait été connue. Ce salaud aurait fini ses jours sans gloire dans le froid terrible d’un hiver caucasien, devant une ville inconnue ! En tout cas, on leur a montré que les Juifs ne sont pas des trouillards et que nos amis non-juifs ne le sont pas davantage. Que l’humanité, cela existe ! Je suis certain qu’un jour quelqu’un racontera notre histoire ! Il faut que cela arrive ! Je vois d’ici la manchette : « Exploit guerrier exceptionnel du Lieutenant Fisher : dans le souci humanitaire de leur éviter la chambre à gaz, l’adjoint d’Aloïs Brunner le Commandant de Drancy, assassine sur place les quinze octogénaires niçois de la Villa Jacob et le personnel de service. Il paie aujourd’hui sa faute devant Stalingrad ». 

Mais nous ne serons plus là pour la lire ». 

« Avez-vous votre compte ? demanda Mademoiselle Simon de retour avec le jardinier. Non ? Vous a-t-on parlé de Madame Bain ? Amélie Bain est malade. Elle a été obligée de décliner l’honneur de vous recevoir. Croyez qu’elle le regrette. Vous la trouverez dans sa chambre, au troisième étage. Une belle chambre avec vue sur la mer, vous verrez. Vous pouvez monter la voir. Son état civil ? Pardon, j’oubliais : Bain Amélie, née le 30 septembre 1858 à Pauillac , Gironde, israélite et Française. Vous pouvez le vérifier sur votre petit carnet. Sachez aussi qu’elle fut institutrice et que beaucoup de Niçois qui sont passés dans sa classe la portent dans leur cœur comme une autre maman. Voilà, j’ai tout dit. Nous sommes tous à votre disposition. 

-       Nous irons d’abord voir la malade, dit le Lieutenant. Vous, venez avec moi. Les autres, mettez-vous en ligne devant la porte. Interdiction de sortir ! , Verbot, Untersagung ! – Interdit !»

Les chambres furent alors visitées sommairement. Pas un des policier n’avait assez de culture pour apprécier les peintures exécutées par des artistes renommés à même les murs de l’établissement - Chagall ? Connais pas !

Pas un seul ne sut distinguer la synagogue, lieu de prières et de rencontres. Ils ne virent pas l’équilibre qui se dégageait de la Villa, avec ses dégagements, ses terrasses côté mer, n’en ressentirent pas l’harmonie propre. Ils s’emparèrent uniquement des registres et papiers de bureau, après quoi ils firent monter les octogénaires munis que quelques baluchons dans leurs voitures – décidément, il était trop difficile de les faire grimper dans le camion et ce sont les policiers qui y prirent place. Puis, le convoi  prit la direction du retour vers l’hôtel Excelsior où ils arrivèrent à 14 heures. L’heure du Schnaps et du ragoût. L’horaire avait été respecté. 

Le lendemain, une doctoresse allemande et son adjoint, assistés de 5 policiers français, se présentaient  à nouveau à la Villa Jacob. Elle examina Mme Bain et la fit hospitaliser à Pasteur, pavillon P4, où elle se trouva démunie du strict nécessaire. Pendant ce temps, les policiers se livrèrent à une minutieuse perquisition, cherchant d’abord les bijoux et l’argent qui feraient poche restante, puis ils transportèrent dans une camionnette, tous les objets courants, vêtements, couvertures, chaussures et photos qui appartenaient aux pensionnaires.

Mademoiselle Simon qui n’avait pas répondu aux interrogatoires musclés de Fisher et des Français, respecta enfin la demande de sa patronne qui, elle non plus, ne voulait pas se séparer de ses pensionnaires : elle dévoila son adresse : Adrienne Chatiel, âgée de 65 ans, israélite, demeurant rue de l’Escarène.

Hector Cioli dut attendre une semaine avant que tous les meubles et bibelots soient enlevés. Il fut le seul survivant.

Ah, non ! M. Debenedetti, mon Maître, ne fut pas retrouvé, ni à cette occasion ni après. Je le sais, moi le Chien qui, toujours, garda le contact avec lui, mais jamais personne n’eut l’idée de suivre un chien divaguant dans les rues de Nice.

L’une des dernières volontés de Monsieur Monteux avait été que quelqu’un écrivit cette histoire ? Moi, le Chien, je l’ai jappée à mon Maître. Pour lui ; pour les pensionnaires de la Villa Jacob qui, tous, me lançaient la balle et furent mes amis ; pour le personnel non Juif de la pension qui suivit les résidents jusqu’à la chambre à gaz ; pour les voisins, aussi, qui eurent bien souvent peur de notre voisinage, mais qui ne le dénoncèrent pas ; pour mes amis la Rose, le Portail et le Mur étrusque, pour la table Louis XV et les thermes romains. Pour toi, lecteur, désormais détenteur de cette fable qui n’en est pas une.

Et je vous le dis en confidence : je ne suis pas circoncis.

Signé : le Chien » »

Voilà, vous connaissez maintenant le contenu de l’enveloppe qui me fut donnée - que dis-je donnée,  imposée par un après-midi de novembre 2012 - au cours d’une promenade que je croyais sans but. Vous savez désormais ce qui s’est passé Villa Jacob le 21 novembre 1943. Vous comprendrez que si un chien peut dicter les dernières volontés d’un mort, je puisse à mon tour publier cette histoire. Mais je vous le dis en confidence : l’évènement qui eut lieu ce jour-là ne se passa pas tout à fait comme je l’ai dit, il fut bien plus brutal, plus sadique, plus inhumain. Je rends hommage à ce chien qui n’a pas d’autre nom que « Le Chien » et qui a su donner un peu de gloire et de prestige à ces gens que j’aurais aimé serrer dans mes bras pour leur dire que je les aime. Qui les a rendus immortels. Ce chien et sa descendance qui a su, de générations de chien en générations de chien, se passer jusqu’à moi, l’homme, le témoin de la Mémoire, ce que bien des humains ne font pas. Je remercie, pour finir, la Rose, le Portail, le Mur et… et vous aussi, qui m’avez peut-être lu jusqu’à la fin de ce conte dont tous les noms, les faits, les lieux, et les dates sont exacts. Seules certaines professions sont de mon cru, pas toutes, et vous comprendrez par vous-mêmes la raison qui me poussa à les concevoir. Je vous livre cette histoire de vie comme un hommage. Et peu me chaut que vous croyiez ou non qu’un portail, un mur, une fleur, et un chien
m’aient parlé, je les ai entendus et nous nous sommes compris !

(fin)