Lili, ma maman adoptive, la dernière de mes quatre "Justes parmi les Nations" vient de nous quitter à son tour. Il y a presqu'un an, c'était Charles Dobzinski. Ils demeurent ensemble dans ma mémoire. Je vous les confie aujourd'hui. Conservez-les dans votre coeur comme ils sont dans le mien. Ils le méritent.

Hommage et Malentendu

Préface de Charles Dobzynski

Chevalier des Arts et des lettres, Rédacteur en chef de la revue Europe, Membre de l’Académie Mallarmé Président du jury du prix Apollinaire, Prix Goncourt 2006 de poésie

Pour saluer Maurice Winnykamen

Des enfants traqués, pourchassés, parfois masqués, travestis en ce qu’ils n’étaient pas pour tromper les dénonciateurs : tel fut le lot de nombreux enfants juifs en France pendant la dernière guerre. Se cacher, dans ces conditions, n’était pas seulement une question de vie et de mort, c’était un acte de salut public, un acte de résistance. Arracher une victime désignée de la gueule du Moloch, c’était défier la Shoah : « mort où est ta victoire ? » pouvait-on dire alors. Un enfant sauvé : une part du peuple juif sauvegardée. Rien n’est plus précieux que le témoignage de ceux qui vécurent ces heures noires. Leur expérience nous éclaire, nous investit, nous réchauffe par les grands froids. Maurice Winnykamen fut de ceux-là qui  échappèrent, par bonheur, au plus sinistre des destins. Il retrace ses aventures et mésaventures en toute simplicité, sur le ton vrai du vécu, avec les souvenirs d’un enfant de huit ans, Boris, qui a grandi mais dont la mémoire a enregistré l’essentiel. Des questions graves se posent ici, sous un ton enjoué et un langage qui cherche à nous restituer le « parlé » de l’époque. La question de l’identité. Qu’est-ce enfin qu’être juif ? Cela ne s’apprend pas à l’école. Sauf à l’école la plus inexorable : celle de la douleur et de la solitude. J’ai connu cela moi aussi. Quelque chose de comparable sinon d’identique. C’est pourquoi j’ai pu suivre avec attention et émotion l’itinéraire qu’évoque l’auteur, le village, la famille savoyarde… C’est une brique de plus, cimentée dans la forteresse de la mémoire qu’il est nécessaire de construire et de reconstruire sans cesse, afin qu’elle ne soit jamais laissée à l’abandon.

Charles Dobzynski

Hommage et Malentendu

Avertissement

1941-1945 ! Dilemme ! Puisque, pour survivre, Maurice devait devenir Marcel, tout était permis. Mais comment, si je devenais Marcel, ma maman me retrouverait-elle, après ? Après quoi ? Qui aurait pu me le dire, alors ? J’ai donc inventé Boris, un prénom qu’auraient sûrement aimé mon grand-père David Bajgelmann, le papa de Maman et ma grand-mère Rachel Rochfeld, la maman de Papa. Mais Boris, ce n’était pas moi, c’était juste un prénom d’emprunt, un prénom que je n’ai jamais utilisé sauf pour écrire ce livre, un cache-nom qui traînait au fond de ma mémoire. Un cache-nom comme il y a des cache-sexes ou des cache-pots quand ces derniers ne sont pas jugés dignes, quand ils sont honteux. Ainsi, c’est Boris qui est devenu Marcel, pas moi et ça, c’est mon secret. Pas moi mais si près de moi. Et, j’en étais persuadé, il me suffirait un jour de réapparaître vrai, de redevenir Maurice, pour retrouver ma famille, s’il m’en restait une.

Ce témoignage, pour personnel qu’il soit, cet hommage à mes Savoyards, je l’ai donc écrit au « il », sous mon Boris d’emprunt. Le « je » était trop prégnant. Les larmes n’étaient jamais loin. Larmes de douleur et de peine, larmes de joie et d’amour, aussi. J’ai voulu m’éloigner. Je suis un ex-enfant caché qui ne se cachera jamais plus. Bien avant d’écrire ce livre, je me le suis juré. En l’écrivant, j’ai renouvelé mon serment.

I Le chant des partisans
Fin janvier 2000. Il y a un demi-siècle, je vivais ici. Une éternité. Je vivais heureux entre ma famille Pegaz, la vieille Céline, mes instituteurs madame et monsieur Gachet, mon curé et tous les habitants de mon village. Ensemble, avec les garçons qui ont aujourd’hui mon âge comme j’ai eu le leur, avec leurs soeurs, aussi, nous avons usé nos fonds de culottes sur les bancs de notre école et sur ceux de notre église. J’avais une amie et un ami, juifs tous deux, Berthe et Albert, cachés, comme moi. J’ai vu naître des Montcellois et j’en ai enterrés. Arrivé fin 1941, j’étais devenu un enfant du pays. J’avais huit ans et je demeurerai au village jusqu’à douze. Que le Montcel était joli.
Une force incontrôlée me fait remonter au pays. De part et d’autre de la route blanchie par l’hiver les mélèzes et les épicéas superbement chargés ressemblent à des fantômes géants. À des sentinelles immaculées. Tout est flou. La neige m’a pris, tout de suite après Aix-les-Bains. Les flocons, poussés par le vent, courent et tourbillonnent au ras du bitume. J’ai l’impression de foncer dans un rêve. Dans mon rêve.
Les fantômes agitent doucement leurs bras alourdis, comme des communiants leurs longues manches dentelées. Quand la fatigue se fait trop lourde, le vent emporte un peu de cette neige légère et pourtant si écrasante. Alors, la branche, soudain, pointe au ciel. Elle entraîne ses voisines, à ébranler le tronc. L’arbre entier s’ébroue et décharge, laissant apparaître, par endroits, les nouveaux bourgeons brun clair et les aiguilles vertes de sa ramure.
J’ai un peu peur comme chaque fois que ... (à suivre)