... J’ai un peu peur comme chaque fois que je reviens au pays. Mon désarroi augmente à chaque virage, comme vivifié par l’air pur que je retrouve et que j’inhale avec ivresse. L’air pur de chez nous. J’ai du mal à respirer. Tant pis pour le froid, j’ouvre ma vitre en grand. Et puis, comme j’arrive en vue du village, comme je longe le pré où je menais nos bêtes, comme j’entends le murmure du ruisseau à truites, c’est carrément l’angoisse.
Qui sera là ? À chacune de mes visites, il manque quelqu’un. Quelqu’un parti rejoindre tous ceux que j’ai connus. Tous ceux que j’ai accompagnés, dans le temps, enfant de choeur de notre église, jusqu’au petit cimetière rural. Quelqu’un que j’ai aimé. Qui m’a aimé, moi, l’enfant caché, l’enfant traqué, l’enfant juif, l’enfant.
Et plus le temps passe, plus ma peur grandit, inversement proportionnelle au nombre de vivants qui me resteront à aimer. À qui remettrai-je cette enveloppe que j’ai cachetée pour en finir avec mes corrections, avec ce perfectionnisme un peu ridicule qui ne me laissait aucun repos, cette tentation de modifier un mot, une phrase, un paragraphe ? Avec ce
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faux prétexte que je me donnais pour retarder ma visite. À qui donnerai-je ce manuscrit, tout le livre de mon enfance, ici, à Le Montcel, entre 1940 et 1945 Qu’il est difficile d’affronter l’émotion de son propre passé.
Je suis sur notre route. Celle qui tourne le dos au lac et conduit au Mont Revard. Comme souvent, quand je suis au volant de ma voiture, je soliloque : « Nous sommes riches, aujourd’hui. Assez riches pour saler le bitume, en hiver. Ainsi, la route, parfois couverte de son manteau frileux, parfois sèche et galeuse, souvent humide et nappée de reflets, reste toujours blanche. Jusqu’au printemps. Blanche et antidérapante. Pour gagner en efficacité, nous perdons en diversité. En beauté. Le blanc du sel, ce blanc froid, est un blanc sale. Dans le temps, elle savait changer de parure, la route. Elle était blanche, couverte de neige ; noire, noyée sous la pluie ; mordorée, maculée de boue ; gris acier, sous le verglas ; pauvre route ! Pour la saler, il aurait sans doute fallu donner un ticket de rationnement ! »
Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Cet air trotte dans ma tête. L’air et bientôt les paroles. C’est le chant qui a remplacé pour moi celui du Maréchal. Le chant des Partisans. Je le fredonne en sourdine, en recherchant les mots. Et les mots me reviennent. Alors, je les scande. Puis, je siffle. Je siffle comme l’ont voulu Kessel et Druon, ses paroliers, et Anna Marly, sa compositrice. Je chante et je siffle, maintenant, sans même y penser. Mon esprit est ailleurs, loin, si loin.
Voilà le virage qui entoure la maison, avec à mi-courbe, la petite route, presqu’une impasse, qui
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menait chez la Céline. Mais la Céline n’est plus et son café, transformé en appartement, appartient maintenant à quelqu’un qui travaille à Aix-les-Bains. Le boulodrome a disparu, c’est aujourd’hui un jardin potager, effet de la rurbanisation. Voici, à gauche, le verger des Pegaz et à droite, la grille devant l’étroite terrasse en béton que le papa de Raymond a coulée et sur laquelle il y a toujours le banc de Mémé. Je suis arrivé.
Au bruit du moteur, une dame âgée est sortie de la maison. maison. Mon Dieu ! Lili ! Maman Lili, comme tu es changée ! Nous sommes maintenant face à face, les yeux dans les yeux, je te reconnais. Au fond de cette figure ridée, il y a l’autre visage, celui de la jeune femme qui me couvrait de baisers, une frimousse jeune, riante. Pourtant l’époque ne se prêtait pas à rire, mais tu avais vingt ans. Chrétienne, tu avais dit non à la guerre, non à l’occupation, non à la chasse au Juifs, non à la déportation des enfants. Ta résistance, à toi, avait consisté, précisément, à en accueillir un, de ces enfants traqués, à l’élever comme le tien, et cet enfant, c’était moi. Toi aussi, tu m’as reconnu : « Ah ! Marcel ! » Oui c’est bien moi, ma chère Lili. Si tu savais comme le prénom que tu viens de prononcer, mon prénom d’avant quand je n’étais plus Maurice et pas encore bien moi, quand j’étais ton p’tit Pegaz, un Savoyard, si tu savais combien il m’a ému ! J’ai envie de pleurer. Je suis ici grâce à toi. J’ai honte. Il y a si longtemps que je ne suis pas venu te voir. Mémé est morte. Son fils Raymond, ton mari, mon père adoptif, aussi. Renée également, la petite soeur de Raymond et mon amour d’enfance. Moi qui l’ai tant aimée. Et ton beau-frère Jean dont on parlait tant, l’absent qui était prisonnier en Allemagne, il est revenu, s’est marié, a
eu deux enfants et est parti à son tour. Tu es la dernière, Lili. Non, Dédé est vivant, lui aussi. Il est grand-père, maintenant, ce bébé que tu nous avais fait en 1943, que j’ai porté dans mes bras. Mais Dédé ne me reconnaît pas. J’ai quitté Le Montcel trop tôt pour qu’il se souvienne de moi. Je ne me souviens plus, moi-même, de la dernière fois que je l’ai vu. Dédé et les enfants de Jean, la pharmacienne du coin de ma rue à Nice et son frère. Mais Jean, pour moi, ce n’était pas pareil. Je ne l’ai jamais connu, il était en Allemagne quand je suis arrivé, j’étais tout juste reparti quand il est revenu. Ma vie montcelloise s’est arrêtée quand je n’avais pas treize ans, mes treize ans que je retrouve maintenant pour te parler, Lili, pour te prendre dans mes bras, pour te rendre tes baisers. Quel saut en arrière !
« Lili, je suis venu pour Mémé, pour Raymond, pour Renée et bien entendu pour toi. Je suis venu te demander l’autorisation de faire les démarches afin que la médaille des Justes parmi les nations vous soit attribuée. » Et toi, tu me réponds, Lili, presque fâchée : « Bin si tu crois qu’on a fait ça pour avoir une médaille, tu peux t’enr’tourner d’où tu viens, pas ! » Heureusement, ton sourire rentré que je reconnais pour m’avoir si souvent rassuré quand tu me sermonnais vient contredire la dureté de tes mots. Tu es contente de me voir, et je suis content, moi aussi.
« Je te le demande comme un service, Lili, comme un service. En 1986, déjà, un authentique nazi, Kurt Waldheim, a été élu président en Autriche. Il a dirigé le pays où Hitler est né, jusqu’en 1992. À cette époque, j’étais révolté mais je n’ai rien osé dire. Depuis, l’extrême-droite s’est développée en Europe et Jorg Haider, avec son parti, le FPÔ, est entré au gouvernement autrichien. C’est le risque du retour au nazisme, du retour de la peste brune. Alors, voilà, Lili, j’ai peur. Quand j’ai eu besoin de toute ma famille Pegaz, en 1941, vous m’avez accueilli et vous m’avez sauvé la vie. Devant l’évènement ignoble que représente cette élection, j’ai senti que je pouvais revenir vers toi, que je devais le faire, j’ai besoin de toi, à nouveau, en 2000, pour la sécurité de mes petits-enfants. S’il te plaît, Lili, dis-moi oui.
– Ah, bin si c’est pour ça qu’tu veux y faire, si c’est pour ça, sûr que j’peux pas te r’fuser, va !
Alors, oh ! Lili, presque honteusement, je te tends l’enveloppe contenant mon texte, le texte de ma famille Pegaz, ma famille d’amont :