Pour Albert, ce n’était pas le cas. Lui était seul chez les Massonnat d’amont, tout comme j’étais seul chez mes Pegaz. Rien, dans sa présence, dans son mode de vie égal au mien, ne pouvait attirer l’oeil des sbires de la Gestapo lancés à la recherche des enfants juifs cachés. Rien, si ce n’est son refus obstiné d’aller au catéchisme. C’est pourquoi j’ai tout de suite pensé que notre curé n’avait pas été pour rien dans sa disparition.

Ohé partisans, ouvrier et paysan, c’est l’alarme !
Des gens courageux pour cacher des enfants… des patriotes, les Savoyards de Marcel ! Sa mère arrive sans crier gare et parle à Marcel d’un monde inconnu de lui, d’un monde peuplé d’un père, d’un grand-père David et de sa femme, Loniè. Il ne comprend pas pourquoi elle ne dit pas grand-mère. Plus tard, il saura qu’aucune belle-mère, aussi gentille soit-elle, ne peut remplacer la maman qu’on a connue et aimée. Qui sont ces fantômes surgis de la nuit, surgis d’un passé lointain, surgis de l’oubli ?
Après la guerre, bien longtemps après, parce que ce livre osait lui dire quels sentiments je nourrissais pour elle et pour mon père, ces héros qui n’avaient jamais été mes parents, elle devait me raconter, pour raviver mon amour filial : 

Récit de Charlotte, extrait : « L’air scandalisé de ma mère (donc ma grand-mère véritable que je n’ai jamais connue - note de l'auteur), quand on est allé chez mon oncle et qu’elle a vu un lit pour deux. Elle a dit : C’est inimaginable, on vit ici comme le concierge de la rue Nowolipie ! Comme le stritch ! (un voyou !) » Ou encore : « Le jour de mes seize ans, c’était en 1929, ma mère m’a habillée en bois de roses avec un joli chapeau, et elle m’a dit : « Écoute, aujourd’hui, tu ne vas pas venir au marché ,tu vas aller te promener avec ta copine Katz ». À mon retour, elle avait eu une crise sur le marché, on avait appelé l’ambulance et elle avait été transportée à l’hôpital Rothschild. Mon père était complètement désemparé et moi j’étais doublement malheureuse parce que j’avais les remords d’être allée me promener. Elle était magnifique, on aurait dit une poupée jaune clair. Je n’ai jamais entendu hurler comme j’ai entendu hurler ma mère pendant qu’on l’opérait. Une infirmière m’a dit : " Oh là-là ça va mal, son pouls bat à 130, allez vous coucher, vous êtes fatiguée..." On m’a réveillée pour me dire que ma mère était morte… J’étais enceinte. Dans un petit salon de thé, au métro Pyrénées, papa nous a présenté Loniè : « Je me marierai quand tu auras accouché. Avec l’aide de Dieu, tout se passera bien »… Elle, elle s’en occupait merveilleusement. S’il est resté en vie aussi longtemps, je peux dire que c’est grâce à elle. La mère d’Hélène était la tante de ton père, et, quand il est parti faire son service militaire, il lui a écrit une carte postale, ou je ne sais pas, une lettre, mais elle ne savait pas lire le français. Elle m’a fait appeler et moi, pendant plusieurs mois, j’ai correspondu avec ton père, pour elle. En son nom. Et quand il est venu en permission, il voulait savoir qui était la personne qui écrivait, et elle a envoyé Marie me chercher. Et moi je suis arrivée, j’étais en train de faire la vaisselle, Je me suis amenée et puis je l’ai vu derrière la porte et il m’attendait. Alors il m’a dit : « C’est vous qui écrivez les lettres de ma tante » ? J’ai dit oui. C’est comme ça qu’on a fait connaissance pour de vrai. Et c’est là qu’il m’a emmenée pendant sa permission faire une balade au bois. »


Il se souvient vaguement, Boris-Marcel, quand il était encore Maurice, qu’ils ont été plus nombreux, dans la famille. Elle ne lui parle jamais, par exemple, de sa grand-mère Rachel, de son oncle Albert, de son parrain Adolphe, de son grand-père Lazare. Qu’aurait-elle pu en dire ? L’un était mort, deux étaient prisonniers en Allemagne, l’autre était restée à Paris où elle se cachait dans un galetas et ne donnait, évidemment, pas de nouvelles. Le dernier résistait dans une ville pleine de traboule, Lyon.
Elle ne lui parle pas, non plus, de Mémé et Pépé Ravari, de leurs trois enfants. Ses deux frères et sa soeur Ravari. Mémé et Pépé Ravari portent le numéro 3 dans l’ordre de ses pépés et mémés. Mémé Pegaz porte le numéro 4. Ils viennent, dans l’ordre chronologique, après Lazare et Rachel, les parents de son papa qui sont à égalité avec David et Loniè, le papa et la belle-mère de sa maman. Il les a laissés là-bas, près de Paris, à Herbouvillier, commune de Choisel. Lazare et Rachel, David et Loniè, Mémé et Pépé Ravari, Mémé Pegaz, je les confonds, non pas dans les personnes – chacune d’elle est bien présente à mon esprit –, mais dans l’amour posthume que je leur porte. Dans le regret que j’ai de les avoir perdus. C’est comme pour mes mamans et mes papas. Il y a les miens, les vrais, et il y a Lili et Raymond Pegaz. Les uns après les autres, ils furent mes parents. Mes frères et soeurs de lait, Denise, Michel et Yvon Ravari, puis Dédé Pegaz, et puis encore Nénette qui tiendra toujours une place à part dans mon coeur, me vinrent avant ma soeur biologique. Après la guerre, mes camarades, pour la plupart, manquaient de famille. J’aimerai toujours toutes mes familles. L’amour filial et fraternel est un amour immense. On peut le partager sans jamais frustrer qui que ce soit. Il faut seulement le faire avec le tact qui convient. Les aimer tous et en être aimé sans provoquer de jalousie. Point !
À partir de ses deux ans, Boris qui n’est pas encore Marcel est en nourrice chez sa mémé Ravari, à Herbouvillier. Il y restera jusqu’à six. Il ne voit ses parents que le week-end, quand ils viennent camper et faire du sport au camp naturiste de Talou, à Choisel, distant de deux kilomètres. Il a la chance d’avoir des parents modernes. À sa naissance, tous deux travaillent. Non seulement sa maman travaille, mais elle étudie. Elle fait son droit. Son père, lui, est bachelier.

Ma mère est arrivée en France vers l’âge de treize ans sans comprendre un mot de français. Elle doit abandonner l’école à seize, malgré des résultats scolaires brillants, pour s’occuper de David et d’Albert, son père et son frère, parce que sa mère, Marie, est morte. En même temps, elle travaille dans une étude d’avocats, ce qui lui permet d’obtenir une médaille d’avoué, l’une des premières, décernées, en France, à une femme.

Mon père, Aisik – Isidore Winnykamen le bachelier, était promis aux postes les plus en vue du monde du commerce et de l’industrie. Mais il est le fils de Lazare, un Bundiste, un révolutionnaire antisioniste en fuite, un condamné à mort dans sa Pologne natale, alors province de la Grande Russie, coupable d’avoir manqué la révolution du Palais d’Hiver en 1905. Émigré en France, il passe ses nuits à couper des tiges de chaussures et ses jours à militer pour la Révolution et l’internationalisme prolétarien. À ce moment-là, ce n’est pas simple d’accueillir en France, pays de la liberté, tous ceux qui fuient la montée des fascismes. Il faut leur trouver du travail, un logement, des papiers, il faut lutter contre d’autres Juifs qui ne les acceptent pas, qui craignent qu’avec leur accent, leurs habitudes, pour certains leur rite religieux particulier ou leurs vêtements ostensible, ils amènent un regain d’antisémitisme. Cette crainte sera en partis fondée. Alors le bachelier s’est fait maroquinier. Il travaille à domicile avec son père. Moi, je me revois très jeune, mais quand ? Assis sous la machine à coudre de ma grand-mère qui rassemble les deux parties des goussets d’une série de sacs à main. On m’a montré un autre jeu. J’ai en main une paire de ciseaux et je coupe les fils. Comme récompense, je pourrai jouer, après, avec les bobines vides qui, à cette époque, sont en bois.