Récit de Charlotte, extrait : Ma mère avait un atelier de couture et fabriquait des robes pour les prostituées. Mon père faisait les tiges de bottes, le top, cordonnier c’était au bas de l’échelle. Un jour on a été se promener. Au retour, quand on a ouvert la porte, il n’y avait plus de machines. Tout avait disparu. Ma mère est descendue voir la maquerelle et lui a dit : « Écoute, on m’a tout volé, comment veux-tu que je travaille pour tes filles ? » La vieille lui a dit : « ne t’inquiète pas ». Le lendemain les machines étaient de retour. En Pologne, on marchait dans la rue, un voyou découpait tout le dos de ton manteau de fourrure sans que tu t’aperçoives de rien. C’était un monde très spécial, c’était Smotchè, une rue mal famée…

Des parents modernes et cultivés pratiquant le camping et le naturisme. Encore une façon d’être avant-gardistes. Ils avaient trouvé le moyen de me voir tout en s’adonnant à leur passion de la nature et des activités physiques.
Ils prenaient Maurice chez sa nourrice pour lui faire passer la nuit avec eux sous la tente. Son oncle Albert qu’il adorait et Adolphe son parrain campaient à côté. Parfois sa tribu n’arrivait que pour passer le dimanche, mais alors, c’était la grande joie, car il voyait toute la famille.

Récit de Charlotte, extrait : « Le vendredi, on arrivait, on allait te chercher chez madame Machin, là, je ne me rappelle plus comment elle s’appelait… Ravari, Ravari ! On t’amenait au camp de Talou où tu étais le chouchou de tout le monde. Le petit Maurice était l’enfant de tout le monde. Tu avais une vie très heureuse mais le dimanche soir, il fallait te ramener chez madame Ravari. Et là-dessus il y a eu la guerre et je me tapais de St Rémi à Choisel, il n’y avait pas de communications, dans la neige, pour aller te voir le dimanche. Alors, je couchais avec toi, tu ne t’en souviens pas, dans le petit lit. Et c’est comme ça que j’ai connu les Ravari. Jusqu’au jour où il y a eu l’exode. Quand je suis arrivée, il n’y avait plus de madame Ravari, il n’y avait pas les gosses. »

La dernière fois que Maurice a vu son oncle, on prenait une photo. Albert, Adolphe et son père, tous les trois en uniforme de l’armée française, posaient pour la postérité. Ils étaient fiers d’aller servir la France. Ils se sentaient, enfin, totalement intégrés. Fondus à jamais dans le peuple français. Qui pourrait encore, demain, les traiter de métèques puisqu’aujourd’hui, ils partaient verser leur sang pour la mère patrie ? Qui ?
Albert est parti à la guerre, il a été fait prisonnier. Et il est mort. Ses copains ont écrit à Charlotte pour lui dire comment. Ils étaient sur un camion et chantaient à tue-tête, quand il est tombé. Ils indiquaient l’endroit où était la tombe. La famille ne pouvait rien faire puisqu’elle vivait en clandestinité. Puis elle a reçu, ses papiers et son bracelet. Elle a toujours le bracelet. Accompagnant le tout, un avis de monsieur Scapini, le ministre de la guerre de Pétain, un borgne, nous spécifiera-t-elle et une enveloppe : l’avis pour indiquer sa mort et une enveloppe contenant des papiers par lesquels il était autorisé à se marier avec Régine. Par quelle voie lui sont parvenus ces courriers, cela restera un mystère,

Récit de Charlotte, extrait « Mais dès qu’on a pu, on a commencé à faire le nécessaire pour rapatrier le corps. Et un beau jour, c’était des années après, on était déjà à Paris, j’allais toujours aux renseignements, je n’avais toujours pas de nouvelles. Il y avait le rapatriement de beaucoup de jeunes Français qui étaient morts. Ton grand-père demandait tout le temps : « Quand est-ce qu’on ramènera le corps d’Albert ? » Un jour j’ai reçu quand même une convocation du ministère de la guerre. J’arrive et un monsieur très bien mis, très élégant, est venu à ma rencontre. Il m’a emmenée dans un bureau somptueux, il m’a fait asseoir.
– Quand est-ce que mon frère est rapatrié, ai-je demandé ?
– Madame, a-t-il répondu, j’ai une nouvelle extrêmement désagréable à vous apprendre.
– Ah ! Bon ! Quoi ?
– Justement, rétorque-t-il, je voulais vous dire que la tombe a été ouverte, on a sorti le cercueil, mais quand on l’a ouvert, on n’a pas trouvé votre frère, on a trouvé un Russe, dedans. Alors je voulais vous demander ce que nous devons faire, parce qu’on peut mettre le Russe, euh, oui enfin, et alors on vous renvoie le cercueil.
– Vous n’allez pas toucher au mort j’ai dit, il est mort, il n’y a pas de raison, laissez-le là-bas, ce n’est pas le bout de bois que je recevrai… Et c’est comme ça que jamais il n’a eu une sépulture. Il a eu une sépulture, mais où ? Et comme ce sont les Russes qui s’occupaient d’enterrer les prisonniers de guerre, ceux qui étaient ramassés en Allemagne, c’est eux qui ont fait l’échange. Et, on ne peut même pas leur en vouloir, mais il a fallu que ça tombe sur lui. J’ai des papiers avec un numéro et tout ça, mais ce n’est même pas la peine d’y aller, puisque ce n’est pas là qu’il est. On ne sait pas où il est."

J’ai connu Régine, elle était inconsolable. Mais avec le temps, tout passe. Elle a épousé un autre homme que j’ai bien aimé, lui aussi, mais pas comme mon oncle Albert. Personne ne remplacera jamais Albert. Le soldat russe qui avait pris la place d’Albert méritait qu’on lui foute la paix et il réintégra leur improbable tombe. Quel était son nom ? Personne ne le saura jamais. Qui ferait des recherches sur l’ADN d’un soldat russe mort en Allemagne il y a plus de soixante ans ? Le corps d’Albert Bajgelmann trouva sans doute une place, peut-être même gît-il sous le signe de la croix. Deux familles, à des milliers de kilomètres ou de verstes, l’une de l’autre, n’ont jamais fait leur deuil de l’être cher qu’elles ont perdu. Y a-t-il un coupable, hors la guerre, cette horreur bien plus économique qu’idéologique ? Cette catastrophe humaine qui enrichissait déjà les rois, tous cousins ou frères, et qui fait prospérer aujourd’hui les maîtres du pétrole. Mon oncle, en Allemagne, enterré ? Brûlé ? De toute façon anéanti. Mes pas ne me conduisent que rarement dans les cimetières. Mes deux Albert, mon oncle et mon ami disparu du Montcel, se confondent désormais dans ma mémoire, eux aussi, non pour former un seul et même individu, mais un seul et même amour perdu.

Mon sous-lieutenant de père dans l’armée française, capitaine dans la résistance, blessé, traînera toute sa vie les éclats d’obus que les chirurgiens seront incapables, malgré plusieurs opérations, de lui extraire, ce qui ne l’empêchera pas, sous le pseudo de Julien, de prendre toute sa part dans la guerre de l’ombre, à Lyon. Je relis quelquefois les articles qui lui furent consacrés après sa mort. Le faire-part paru dans la Presse Nouvelle du 29 novembre 1974 en est un exemple : « Isidore Winny, Président de l’A.J.A.R. (Amicale des Juifs anciens résistants) nous a quitté. Le vendredi 15 novembre de très nombreux amis et combattants de la Résistance du groupe des partisans juifs de Lyon ont accompagné à sa dernière demeure, Isidore Winny, ancien responsable des groupes de combat de l’U.J.R.E. et Président de l’A.J.A.R… » ; mais plus encore, la prise de parole sur sa tombe de l’un de ses camarades de combat, Gilbert Weisberg, un responsable communiste italien – et juif : « On arrive à peine à nous imaginer, rassemblés devant la dépouille de notre cher et grand ami, le valeureux résistant que fut Winny… Winny était un homme intègre, loyal, plein de courage et d’abnégation et l’on ne pouvait pas militer auprès de lui sans devenir son ami, tant il inspirait confiance et respect dans l’accomplissement des charges qu’il assumait. Un tel homme aurait-il pu rester indifférent devant les monstruosités que le fascisme hitlérien prétendait imposer à l’humanité, devant un ennemi qui s’était donné, parmi tant d’autres, le but d’exterminer le peuple juif. Quoi d’étonnant de le trouver, dès la première heure, engagé dans les rangs de la résistance à Lyon. Ses qualités de dirigeant le font placer de suite à la tête des groupes de combat juifs et, en tant que leur capitaine se mettant toujours aux postes les plus exposés, il infligeait au cours d’actions d’éclat des coups sévères et de lourdes pertes… Pendant 30 ans il a agi sans cesse pour maintenir haut le drapeau de la Résistance que certains auraient voulu voir oubliée ou rangée dans un passé révolu parce que cela gênait. Son caractère généreux le prédisposait à lutter sans relâche pour le respect des droits de l’homme chaque fois qu’ils étaient voilés et cela dans quelque partie du monde que ce soit…. » Outre les actions armées auxquelles il participera, il sera l’un des instructeurs militaires de la M.O.I. de Lyon. Plus tard, il refusera la Légion d’Honneur que ses amis résistants le suppliaient de demander, cet honneur d’abord réservé aux civils qui ont accompli des exploits de guerre, puis qui perdit son fil directeur et qu’enfin on galvaude en le distribuant, comme aujourd’hui, aux artistes parce qu’ils savent chanter. Mon père se contenta de la Croix de guerre, de la médaille de la Résistance et de la Croix du Mérite, et l’armée française homologua son grade, non sans faire la fine gueule, en le rétrogradant comme lieutenant.
Adolphe, enfin, reviendra après quatre années passées dans les stalags comme prisonnier de guerre. Comment cela a-t-il pu arriver quand on sait qu’à son arrivée, dès le premier appel, l’officier allemand droit dans ses bottes, un homme d’un certain âge, déjà, avait demandé : « Y a-t-il des Juifs parmi vous ? » et qu’il s’avança, seul, et se mit au garde-à-vous sous les yeux médusés de ses compagnons incrédules. L’officier allemand l’avait regardé fixement, sans ciller et sans un mot, l’espace d’un instant, puis il avait tourné les talons et était rentré dans son bureau. L’incident était clos. Définitivement. Tous les Allemands n’étaient donc pas des fascistes ! Rien ne nous autorise ni ne nous autorisera jamais à rendre responsable tout un peuple de la barbarie des nazis, même si la tentation est grande, vu l’ampleur de leur faute. Je ne saurai jamais ce qu’en auraient pensé mes… Albert, mais mon père, lui, dirait comme moi. Adolphe était le cousin de Marcel Reyman, cet ancien officier des Brigades Internationales en Espagne, dont la photo figure sur l’Affiche rouge, au côté de Manouchian le poète et de ses neuf camarades, dix Résistants parmi les vingt-trois qui furent fusillés au Mont Valérien le 21 février 1944.

Maurice – il s’appelle encore Maurice – a six ans, la guerre est déclarée. Les Allemands avancent vite. Bientôt, ils seront à Paris. C’est sa mémé Ravari qui l’entraîne sur les routes. Ils vont droit devant eux, inexorablement, suivant une foule et la foule les suivant. Ils atteignent Limoges. Ah ! les routes de l’exode ; ces routes défoncées, piétinées, roulées, bondées, surpeuplées, inextricables ; ces routes canardées, pilonnées, mitraillées et bombardées ; ces routes bordées de voitures abandonnées, de charrettes sans roue, de roues sans charrette, de voitures d’enfants éventrées, de poupées inertes. La route est souillée des objets que chacun avait pourtant sélectionnés avec soin et amour avant de fuir. Ils gisent, maintenant, inutiles et vains : comtoise en morceaux, poupée de chiffon sans tête, instrument de musique qui a rendu son dernier soupir, landau vide d’enfant, vélo dont la roue est en huit…
Il y a les bêtes aussi : des chiens qui suivent leur maître ou le maître qu’ils se sont choisi – souvent un enfant –, des chèvres attachées derrière la carriole, une vache menée à la longe ou attelée, des oiseaux dont les cages trônent sur un entassement de meubles… La route est bordée de cadavres : cadavres humains de tous âges et désormais sans âge : enfants, femmes et hommes quelques fois enlacés, plus souvent éparpillés, voire désarticulés. Cadavres d’animaux : chevaux éventrés, tripes à l’air, vaches mitraillées. Entre les assauts, les nuages de mouches… Tout cela fait un bruit !
Mémé Ravari et les enfants marchent le jour, ils marchent la nuit, autant que cela est possible pour les petites jambes, Mémé soutient et surveille son petit monde. Elle est comme une mère poule veillant sur ses poussins.
Mais la poule, sauf exception, vit en milieu favorable. Nous, nous avions, d’un coup, plongé en milieu hostile.
Les coups sourds de l’artillerie ébranlent l’air, les rattrapent, de plus en plus proches. Maurice entend venir de très loin les chasseurs ennemis qu’un chant strident annonce. Ils volent en rase-mottes, crachant le feu de toutes leurs mitrailleuses. Ce chant aigu et saccadé est celui de la terreur et de la mort semée au hasard. Les gens se bousculent, se jettent dans les fossés, sautant les bas-côtés afin de s’égailler dans les champs où ils demeurent, allongés et immobiles, jusqu’à la fin de l’alerte. Mais après chacun de leurs passages, ils sont plus nombreux, ceux qui ne se relèveront pas ; ceux qui gémissent ; que la douleur fait hurler ; qui se taisent à jamais et dont les corps sans vie épousent trop parfaitement les accidents du terrain. Maurice n’a que six ans. Il est fasciné, presque admiratif : « L’avion passe, bzz ! et hop ! se dit-il. C’est donc ça, la mort ? Comme c’est simple ! »
J’ai appris depuis que la mort des inconnus est toujours plus simple que celle des proches. Que la souffrance est plus supportable quand elle touche autrui. J’ai appris, me direz-vous que je manque à mon devoir de charité ?
Maurice les entend venir, en haut, tout en haut, les bombardiers ennemis. Leur chant grave, presque le ronronnement joyeux d’un chat satisfait, est terrifiant. C’est, aussi, celui de la mort que l’ennemi largue en ouvrant ses soutes. Alors, mêlé au ronron des moteurs, se produit un son strident dont l’ampleur croît à mesure que se rapprochent les bombes. Puis, c’est le choc lourd et Maurice en devient sourd. La foule est éparpillée dans les champs alentours, et c’est la loterie. Seuls les nouveaux morts – ceux qui meurent sur le coup – n’entendront pas les explosions dont ils sont les victimes soudaines. Quand le spectacle est consommé, les mêmes gémissements, les mêmes hurlements qu’après la mitraille, percent dans les oreilles sifflantes. Mais il s’y mêle, de surcroît, l’hystérie d’une agitation désordonnée, les appels des mères appelant leurs enfants et les cris des enfants en pleurs.