Maurice a peur. Cette peur n’est pas celle de la mort. Même dans ce ballet infernal, pourrait-il imaginer que les corps déchirés et sanglants qu’il voit ; ces corps ensevelis à moitié, démembrés, décapités ou éventrés, ces corps devenus sans âme, ces corps auraient, aussi bien, pu être ceux de sa Mémé Ravari, de sa soeur Denise, de son frère Michel… ou le sien ? Et puis, il a envie de crier : « Le jeu est fini. Vous pouvez vous relever. Allons ! Tout le monde debout ! »

Le hoquet des enfants cessait dès que ces derniers avaient retrouvé leurs parents. Morts ou vifs. Il y avait des bambins qui restaient souriants, balbutiants, rassurés, auprès d’un corps sans vie et qui se remettaient à hurler dès qu’un être compatissant, les prenant par la main, les arrachait au cadavre auquel ils étaient agrippés. Combien de larmes ai-je versées avant de retrouver ma Mémé Ravari ! Durant les accalmies, entre la mitraille, la déflagration des bombes et les tirs de l’artillerie ou des blindés, le silence est ponctué de ces appels, de ces cris, de ces sanglots, de ces râles et de ces piétinements. Et puis, il y a les vieux et les vieilles qui se trouvent brusquement seuls après avoir été transportés, durant des kilomètres, calés à la ridelle d’un char à banc. Ils errent sans but ou pleurent assis sur une borne, attendant, presque avec espoir, le prochain passage des avions mitrailleurs. C’est la première fois que Maurice voit des personnes âgées pleurer. Ils ne sont pas les seuls, du reste, que l’enfant voit en larmes. Des hommes et des femmes hagards se croisent en tous sens. Ils fuient l’endroit où ils ont laissé le cadavre d’un être cher. Il y a des enfants qui n’ont plus de parents, des parents qui n’ont plus d’enfants…

Récit de Charlotte, extrait : « Alors je suis repartie à ta recherche. Personne ne savait où vous étiez partis, bien entendu. Alors, là, les Allemands bombardaient les routes, et à un moment donné, je suis montée sur une chenillette, un soldat m’a fait monter sur la chenillette et, au moment où ça bombardait, je suis redescendue et la chenillette m’a grimpé sur le talon. J’étais blessée au pied. Mais j’ai continué et nous sommes arrivés en Sarthe. Alors là, on est tombé chez un fermier qui était socialiste, il y avait le calendrier avec Blum sur le mur, ils m’ont très bien reçue, ils m’ont donné un seau pour que je soigne mon pied, mais les Allemands nous ont suivis. Ils sont arrivés dans la nuit. Alors, les fermiers m’ont prise chez eux. Il y avait des gosses là-dedans qui étaient superbes. Des cheveux noirs, ils étaient beaux comme tout. Mais alors pleins de poux. Je suis restée chez eux avec mon pied blessé. Elle, la fermière, ne voulait pas aller vers les Allemands quand ils voulaient quelque chose. C’est moi qu’on envoyait. Et le matin, il y en avait un qui venait, il avait remarqué que je comprenais quelques mots. Alors il me lisait des poèmes allemands et un jour il m’a montré la photo : les Allemands arrivaient à l’Arc de triomphe, à Paris. »

Les différents noms de l’ennemi courent, maintenant, parmi la foule effarée, portés par mille bouches : les boches, les frisés, les vert-de-gris, les doryphores, les chleuhs. Le murmure les rattrape, les dépasse et revient se briser en vagues successives, comme le ressac de la mer sur une plage, au chuchotement amplifié venu de l’arrière. Il y a de la peur dans ce murmure. De la haine. De l’admiration aussi. Maurice, bien sûr, ne le comprend pas.

C’est une constante dans la langue des hommes de tourner en dérision le vainqueur. Combien de fois le territoire français, mais avant lui la Gaulle et avant elle, bon, je ne vais pas entrer dans l’Histoire des peuples qui composèrent le peuple français, mais combien de mots nous viennent-ils de l’occupant ? Combien de mots d’origine sarrasine et berbère ont-ils imprégné notre langage avant que Charles Martel n’arrête les Arabes à Poitiers ? Et combien depuis, avec la colonisation ? Bistro veut dire vite en russe et son intrusion dans la langue française date de Napoléon, quand les soldats du tzar buvaient en catimini un coup au comptoir, vite, vite avant que n’arrive leur police militaire ; lande veut dire en France terre aride entre mer et végétation quand la langue saxonne lui donne le sens plus noble de terre ou de département, et cela date de la guerre de cent ans ; espérer, verbe que l’on retrouve dans le langage des banlieues (espère un peu, mec !) nous vient de l’espagnol esperar et signifie attendre ; buscar vient d’embusquer. Mais là, sans s’en douter, on revient aux racines communes du vieux françois. Comment des enfants, et en ce domaine beaucoup d’adultes sont des enfants, auraient-ils pu comprendre ce qui arrivait ? Nous le vivions, c’est tout. Tandis que nous nous éloignions d’Herbouvillier, il nous arriva de croiser des colonnes entières, plus ou moins organisées, de soldats français valides ou déjà blessés et pourtant volontaires. Armées de bric et de broc, elles montaient courageusement au front, à pied ou dans des véhicules de fortune, pour tenter de retarder la pénétration de l’ennemi. Pour défendre Paris. Au début, elles furent acclamées par la foule des fuyards. Mais la fuite démoralise. À la fin, on leur en voulut presque d’avoir retardé l’issue fatale. On le leur reprocha bientôt ouvertement : « Sans vous, nous serions déjà chez nous. » Cependant, cette montée à contresens des débris de l’armée française ne dura guère. Elle devint de plus en plus fluide jusqu’à cesser tout à coup. Bientôt, au contraire, les survivants nous rattrapèrent – certains couverts de bandages rougis autour de la tête, le bras en écharpe ou marchant avec des béquilles. Pour augmenter la vitesse de leur retraite, ils réquisitionnèrent tout ce qui pouvait porter ou rouler. Alors, les gens comprirent qu’il serait vain de poursuivre une fuite insensée.

Déjà, les Allemands étaient là. Ils venaient de partout. Ils arrivaient sur nos talons ; ils venaient à notre rencontre. Ils étaient à droite. Ils étaient à gauche. Des doryphores. Certains bruits faisaient état des horreurs qu’ils commettaient : vols, viols, assassinats. D’autres rumeurs, au contraire, étaient répandues, certifiant qu’ils accueillaient avec gentillesse, nourrissaient, soignaient et aidaient tous ceux qui venaient à eux. L’occupant se conduisait… en occupant. Il réquisitionnait tout ce qui lui était utile sur son passage. Dans les fermes et les maisons, à la ville comme aux champs. Peu lui importait de laisser sans ressource la famille qu’il venait de spolier. Que lui importait, l’honneur des filles. Il se payait en nature, c’était la loi de la guerre : matériel, animaux et jolis minois. Il y eut même de ces minois qui furent consentants. Certains chefs de l’armée allemande voulurent néanmoins donner une image positive du national-socialisme. Après la conquête par les armes, Hitler voulait conquérir la France par l’image. Ces exactions furent interdites et quelques fois – rarement et, quand ce le fut, modérément – réprimées. Cela ne dura guère.

Quand les soldats vert-de-gris nous rattrapèrent, leur premier soin fut de remettre de l’ordre dans le capharnaüm qu’était devenue la route. Non pour nous être agréables, mais pour avancer plus vite. Puis, ils nous distribuèrent des tickets, grâce auxquels nous eûmes droit à une soupe et à une place dans une église, pour dormir. Et ce fut la première nuit sans mitraille. Le bruit du canon nous avait dépassés et s’éloignait. Alors pour beaucoup, furent oubliées les routes de l’exode, ces routes encombrées, les routes canardées, les routes bordées de cadavres. On commença, ici et là, à entendre parler du Maréchal. Oubliés les chasseurs tirant dans la foule, les bombardiers lâchant leur ration de mort aveugle. D’aucuns qui hier encore se plaignaient ouvertement de la trahison des généraux, glorifiaient aujourd’hui le vainqueur de Verdun qui ne devait pas tarder à faire « don de sa personne à la France… ». Ils changeaient d’adversaires. Un nouveau mot fleurit dans le paysage : « 5e colonne ». C’était, maintenant, de la faute aux étrangers, si la France était trahie. Si elle avait perdu la guerre. On se mit à guetter les accents. Les accents ne manquaient pas. Il y avait les accents des démocrates condamnés dans les pays totalitaires, comme celui de mon grand-père Lazare ou celui des combattants républicains espagnols. Celui, germanique, des Allemands, juifs ou non, qui s’étaient opposés à Hitler. Ceux des simples gens qui avaient fui la peste brune. Ceux de l’immigration habituelle. Ceux des Alsaciens, aussi. Et puis, il y avait les accents de sincérité. Ceux-là étaient les pires. Il y eut des exactions. Ces cadavres de chevaux : la faute aux communistes. Ces cadavres d’enfants, de femmes et d’hommes : la faute aux Juifs. Déjà ! J’entendais tout cela sans rien comprendre d’autre que ma peur. J’avais six ans. Puis nous croisâmes une fois encore les soldats français. Ceux qui n’étaient pas blessés marchaient enfin en rang, sans arme, les mains sur la tête, encadrés par des soldats vert-de-gris. Ils quittaient la France pour l’Allemagne, la liberté pour le stalag. Les blessés suivraient. Parmi eux, mais comment l’aurais-je su, il y aurait mon père qui sauterait du train – sa première évasion – et serait enfin démobilisé, à Lyon.

Récit de Charlotte, extrait : « Et alors moi, je commençais à marcher un peu, je cherchais quelqu’un pour me ramener à Paris. Je n’avais aucune nouvelle, ni de toi ni de madame Ravari ni des beaux-parents ni de ton père, personne. Alors j’ai trouvé un camion qui a bien voulu me ramener et quand je suis arrivée à Paris, je suis monté chez moi. Je suis tombée dans une maison, c’était un, un, un froid glacial, ma belle-mère qui était en train de se balancer dans une chaise, mon père accoudé contre le chambranle, et j’ai appris que ton grand-père, le premier jour où les Allemands sont arrivés, ils l’ont tué. Ils l’ont écrasé avec une voiture. Et ça s’est arrêté là. »

Toujours aux basques de sa mémé Ravari, Maurice et les autres enfants repartent en sens inverse. La route est presque dégagée et ils vont bien plus vite. Pépé Ravari a eu de la chance. Il est revenu du front, démobilisé. Alors, Maurice, qui a presque sept ans, a un nouveau petit frère, Yvon. Yvon Ravari est le premier petit bébé auquel il donne le biberon.

Récit de Charlotte, extrait : « C’est là que j’ai su que ton père avait été blessé. Alors je me suis mise sur mon trente-et-un, avec talons hauts et chapeau et je suis allée le voir à l’hôpital. Je suis allée jusqu’à Évreux. C’était un hôpital de campagne. Nous sommes allés au parc, mais on a été bombardés par les Allemands ! Alors je me souviens qu’il m’a fichée par terre, il m’a glissée sous le banc où nous étions assis. Ça a été affreux, parce que, y avait personne pour s’occuper des blessés, et je me rappelle toujours un cul-de-jatte qui descendait les escaliers avec les deux bras sur les rampes. On marchait dans le sang jusqu’aux genoux, presque, jusqu’aux chevilles. Et alors, les médecins, il y en a un ou deux qui sont restés, les autres ont eu la trouille, et c’est les infirmières qui s’occupaient de tous ces blessés. Un matin, on s’est aperçu qu’on était venu, qu’on avait emmené les médecins et l’hôpital de campagne en laissant tous les blessés qui pouvaient marcher, avec leur pancarte. Alors on est parti à pied, et là, je me souviens, nous sommes arrivés dans un bled. Je suis allée demander à une bonne femme qui était près d’une fontaine de me donner de l’eau pour mes blessés, elle m’a fait payer l’eau. Personne ne voulait nous ramasser parce que j’étais avec ton père ! J’étais la cinquième colonne ! Finalement, on a trouvé un couple de vieux avec une voiture, tu sais une vieille petite voiture. Alors il est arrivé à les convaincre de m’emmener. Nous avons roulé 500 mètres et, après un virage, ils se sont arrêtés, m’ont fait descendre et ont continué, seuls. »

Mon père est emporté avec tous les patients de l’hôpital militaire, dans un train vers l’Allemagne. Comment font-ils pour tromper la vigilance des sentinelles et enlever une plaque dans le plancher du wagon ? Ils sautent. C’est la première de ses évasions. La deuxième sera à Lyon quand il réussira à sauter d’une voiture avant qu’elle ne pénètre dans les locaux de la police française. La troisième, c’est quand, arrivé dans la cour d’un immeuble de la Gestapo – où se tient, peut-être, monsieur Barbie –, il saisira une perche et sautera le mur. Trois fois arrêté, trois fois évadé, toujours en sautant. Mon père. Un sacré sportif. Un joueur de basket de la fédération sportive et gymnique du travail entretenant sa forme au camp de Talou. Un camp pacifique.

Récit de Charlotte, extrait : « Du coup, je ne savais pas où était passé ton père, je ne savais pas où tu étais, mon beau-père était mort, et moi toute seule sur la route. Alors je me suis souvenue qu’il y avait une parente de mon patron qui habitait dans le coin. Quand je suis arrivée, ils étaient en train de charger leur bagnole, pour foutre le camp. Alors, ça a recommencé la comédie, et sur une plate-forme et sur un tas de trucs je suis revenue sur Paris. Paris était noir de fumée, ils avaient fait sauter les dépôts de pétrole je crois. J’ai su, parce qu’on est venu me chercher au bureau – j’avais repris mon travail – : " Votre mari s’est évadé du train, alors il demande que vous lui apportiez des vêtements. Alors ma copine… – Évadé du train ? – Ben, un train qui l’emmenait je ne sais où en Allemagne… – Il était prisonnier ? – Oui." Alors ma collègue, qui d’habitude parlait volontiers des youpins, m’a dit : " Tu ne vas pas aller toute seule." 

Il est, de ces solidarités parfois surprenantes, bien des leçons à tirer. Je n’en citerai qu’une, qui résume la marche du monde : personne n’est, à jamais, totalement comme il paraît être. Même une antisémite peut redevenir humaine. Mais méfions-nous quand même. Méfions-nous surtout de nos propres propensions à béatifier le monde, car tout antisémite a « son Juif » comme tout raciste a « son Arabe, son Black, son je-ne-sais-quoi ou plutôt qui, son humain.  

IV Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes

Lyon était en zone libre. Libre, ça voulait dire, pour Vichy, l’adoption, dès le 3 octobre 1940, le statut des Juifs comprenant la révision des naturalisations – voilà que ma famille comprenant deux générations de soldats français n’était plus française – et l’internement des Juifs étrangers dans des camps. Si elle ne le fut pas, internée, c’est que dans la Résistance française, il n’y avait pas plus de Juifs, de Blancs ou de Noirs, pas plus de Soviétiques, d’Italiens, d’Espagnols ou d’Allemands, que de Français, il n’y avait que des combattants, des camarades, sans signe distinctif, il y avait la solidarité. En juin 1941, c’était le recensement obligatoire des Juifs français. Pétain vient de promulguer le Statut des Juifs qui interdit à tous les Juifs, pas seulement aux étrangers, de pratiquer certaines professions et de fréquenter certains lieux. À partir de juin 1941, ils doivent se présenter dans les commissariats pour se faire homologuer. Sur leur carte d’identité, il y aura désormais un tampon à l’encre noire, mais n’est-ce pas plutôt à l’encre rouge ? En lettres majuscules est apposé le mot JUIF. C’est à ce moment-là que le sous-lieutenant Isidore Winnykamen – il ne sera capitaine que le temps de la Résistance – se présente à Lyon au bureau militaire dépendant du commissariat des Bretaux, son arrondissement, pour recevoir son certificat de démobilisation. Pour lui, maintenant, tout est en règle. Il va pour sortir. Arrivé à la porte, il entend, derrière lui, une voix qui demande : « Il n’y a plus de Juif, ici ? » Le jeune ex-militaire se retourne et voit un homme en complet marron dans l’encadrement d’une porte marquée : « Affaires juives ». Il fait demi-tour et répond au policier : « Si, il y a moi ! » Voilà comment mes parents sont marqués. Comme du bétail ! En mai 1942, plus au nord, en zone allemande où vivent mes grands-parents, les Juifs devaient en outre porter l’étoile jaune, résurgence de l’encyclique pontificale Cum nimis absurdum de Paul IV en 1555, qui établissait que le ghetto n’aurait qu’une entrée et une sortie ; que les Juifs n’y auraient qu’une synagogue ; qu’ils ne pourraient y posséder aucun immeuble ; qu’ils porteraient un chapeau jaune et un signe distinctif, la rouelle cousue sur leur vêtement ; qu’ils ne pourraient accueillir des Juifs venus d’ailleurs. Ainsi, grand-père David et Loniè son épouse doivent porter l’étoile jaune qui leur est vendue, oui, vendue à eux qui n’ont plus le droit de travailler, moyennant en outre un ticket de rationnement textile. Ils n’en feront rien. Leur premier geste est de passer, eux aussi clandestinement, en zone libre. Libre ? Devrions-nous être grés envers le régime de Vichy d’avoir marqué sa différence avec ses maîtres allemands en omettant, dans sa zone de gouvernance, cette tache jaune, alors qu’il avait, en toute connaissance de cause, créé avec eux les conditions de notre mort ?

Aisik, c’était le prénom de mon père à sa naissance, après ce sera Isidore. Il a vu le jour en Pologne en 1907. Il arriva en France à un an, porté par sa mère, Rachel, venue rejoindre son Lazare, en fuite. Se jouant des frontières pourtant bien gardées, Lazare était arrivé en France, seul, en février 1906. La révolution venait d’échouer à Saint Petersburg. Motif de la condamnation : « Membre actif du Bund, ce Juif a osé militer dans les rangs des socialistes polonais et revendiquer l’indépendance de la Pologne. Il a participé au soulèvement du Palais d’Hiver au côté de Kerenski. Il est doublement coupable ! Il mourra » En fait, il sera sauvé par ses amis demeurés libres qui organiseront son évasion et sa fuite avec l’aide de Rosa Luxembourg. Rachel est venue rejoindre Lazare à Paris dès novembre 1906. Elle aussi est arrivée par des chemins difficiles à imaginer. Elle a laissé, chez sa mère, son fils aîné. Ah Paris ! Son arc de triomphe ! Le triomphe de l’amour ! Elle est amoureuse. Elle sera immédiatement enceinte. Elle ne veut pas accoucher au milieu d’inconnus. Elle veut sa mère, ses soeurs et toute sa mishpouh’é (sa famille). Elle repart en Pologne où elle apprend que son premier fils, un beau garçon de 5 ans, le fruit d’un pogrom réussi – toute sa vie elle répétera : « je hais les Polonais, qu’est-ce que je fasse ? », est mort d’un accident de cheval. C’est sans doute, pour elle, un mélange d’affliction et de soulagement. Ce fils, elle ne pouvait pas le haïr, c’était sa chair, son sang, mais elle ne pouvait pas l’aimer, non plus, il était le rappel vivant du drame. Le cheval, pour la famille de Rachel, ce n’est pas la distraction du dimanche. On est loin de l’équitation. Le père de Rachel était charretier, un métier important en Pologne. C’est par les charretiers, qui allaient de village en village transporter les marchandises, qu’on apprenait      les naissances, les décès, les mariages. Souvent avec beaucoup de retard dû à la neige… ou à l’alcool. La Pologne était et est toujours est un pays froid.

Rachel vécut avec ses soeurs, chez sa mère, jusqu’à l’accouchement, et quelque temps ensuite. Dès qu’Aisik fut en état de supporter le voyage, elle repartit. Jamais plus elle ne reverrai sa chère famille. Jamais je ne connaîtrai ma famille polonaise. Tous, vieux et jeunes, même les bébés, gars et filles, finiront à Treblinka. Enfin, tous, non, seulement ceux que le ghetto n’avait pas préalablement assassinés. Aisik est son seul bagage qu’elle porte sur l’épaule, un baluchon au bout d’un bâton. Elle arrive chez Lazare et, en même temps qu’elle lui apprend la mort du premier né qu’il avait abandonné sans regrets, elle lui présente le second. Ce fils, qui sera mon père, a un an.

Aisik, devenu Isidore par naturalisation de ses parents, est bachelier et, par voie de conséquence, officier. Il est blessé et évadé. Il vit à Lyon. Il se cache. Il doit faire très attention. S’il est repris, il sera directement envoyé dans un camp de prisonniers. ou pire! Il est, d’abord, soigné. Puis, il travaille sous un nom d’emprunt dans une entreprise lyonnaise. Il est obligé d’agir ainsi tant qu’il ne sera pas, officiellement, démobilisé et sa patronne n’est pas dupe. Dans cet atelier, plusieurs hommes sont dans le même cas. Quelques mois après notre retour à Herbouvillier, maman, la vraie, sur le chemin de Lyon où elle devait rejoindre mon père blessé et évadé, me prit avec elle. Blessé et évadé. C’est, en soi, toute une histoire. Mon père sera, tout le restant de sa vie, un bon client pour les hôpitaux, pavillon chirurgie. À la maison, les deux mots les plus souvent entendus seront : « éclad’obu » et « ulcèràl’estomac ». Ce sont deux mots qui vont bien ensemble et qui s’allient pour tordre de douleur le héros le plus dur.

Récit de Charlotte, extraits : « Ton père avait échoué à Aix-les-Bains. Et moi, j’étais à Paris. Le rejoindre ? Mais c’est qu’il ne gagnait pas sa vie, à l’époque. Et puis moi, j’avais le travail assuré, j’étais là, toi, t’étais chez madame Ravari, tu étais à l’abri, il n’y avait plus de beau-père, il fallait que je m’occupe de la belle-mère, et la belle-mère, elle poussait des hurlements dans la nuit, elle était complètement dérangée… Et là, le patron m’a donné une double paie, il m’a embrassée en me prenant dans ses bras : « Ah ! Charlotte qu’est-ce que je te regretterai, mais tu sais que je suis obligé de me séparer de toi parce que tu sais bien que j’ai des parents qui sont lorrains. Et certainement que je vais devenir l’Avoué de la Kommandantur ». Ce qui s’est passé, d’ailleurs, par la suite. Alors finalement, j’ai décidé de partir, parce qu’il y avait de plus en plus de ramassages de Juifs étrangers. Et je suis passée, je ne me rappelle plus qui m’a indiqué le passeur, et là, je suis partie avec toi. Sans rien, sans bagage, sans rien. La seule chose dont je me souviens, c’est qu’on marchait dans les rails du chemin de fer, tu ne disais pas un mot et le passeur t’a pris sur les épaules parce que tu étais le seul gosse qui venait avec nous. Nous sommes enfin arrivés à Lyon. Et c’est là que… il avait trouvé du travail à Lyon, on habitait dans un ancien couvent de Soeurs, les punaises tombaient du plafond, toutes les semaines je sortais le sommier et on les brûlait pour les tuer, et c’est là que je suis allée au Palais, avec ma lettre de recommandation de maître Beutout qui est devenu après un grand ponte des Allemands, et quand le substitut a regardé la lettre, qu’il l’a lue, il m’a regardée et il m’a dit : « Vous savez, ce ne serait pas les évènements, je serais inquiet des bonnes choses qu’il dit en ce qui vous concerne. Je vous enverrai un petit mot dès que j’aurai trouvé quelque chose pour vous ». Je suis partie, je suis allée chez Sabine, à Lyon. »

La Maison Alibert, madame Alibert ! Ce sera un rassemblement de Juifs clandestins, le berceau de la M.O.I., à Lyon. Au même moment, un autre Alibert, Raphaël celui-là, garde des sceaux dans le gouvernement de Vichy du 12 juillet 1940 au 27 janvier 1941, crée une commission de révision des 500 000 naturalisations prononcées depuis 1927 (retrait de la nationalité pour 15 000 personnes dont 40 % de juifs). Il est signataire du statut des Juifs d’octobre 1940 dont la rédaction fut confiée à Maurice Duverger. À la Libération, il fuit à l’étranger. Il est condamné à mort par contumace le 7 mars 1947 et finalement amnistié en 1959. Si à la foire, il y a plus d’un âne qui s’appelle Martin, ces Alibert-là prouvent que la nuit, tous les chats ne sont pas gris.

(à suivre)