Déferlantes et Ecumoire

01 décembre 2017

Hommage et malentendus N°7

Maurice a peur. Cette peur n’est pas celle de la mort. Même dans ce ballet infernal, pourrait-il imaginer que les corps déchirés et sanglants qu’il voit ; ces corps ensevelis à moitié, démembrés, décapités ou éventrés, ces corps devenus sans âme, ces corps auraient, aussi bien, pu être ceux de sa Mémé Ravari, de sa soeur Denise, de son frère Michel… ou le sien ? Et puis, il a envie de crier : « Le jeu est fini. Vous pouvez vous relever. Allons ! Tout le monde debout ! »

Le hoquet des enfants cessait dès que ces derniers avaient retrouvé leurs parents. Morts ou vifs. Il y avait des bambins qui restaient souriants, balbutiants, rassurés, auprès d’un corps sans vie et qui se remettaient à hurler dès qu’un être compatissant, les prenant par la main, les arrachait au cadavre auquel ils étaient agrippés. Combien de larmes ai-je versées avant de retrouver ma Mémé Ravari ! Durant les accalmies, entre la mitraille, la déflagration des bombes et les tirs de l’artillerie ou des blindés, le silence est ponctué de ces appels, de ces cris, de ces sanglots, de ces râles et de ces piétinements. Et puis, il y a les vieux et les vieilles qui se trouvent brusquement seuls après avoir été transportés, durant des kilomètres, calés à la ridelle d’un char à banc. Ils errent sans but ou pleurent assis sur une borne, attendant, presque avec espoir, le prochain passage des avions mitrailleurs. C’est la première fois que Maurice voit des personnes âgées pleurer. Ils ne sont pas les seuls, du reste, que l’enfant voit en larmes. Des hommes et des femmes hagards se croisent en tous sens. Ils fuient l’endroit où ils ont laissé le cadavre d’un être cher. Il y a des enfants qui n’ont plus de parents, des parents qui n’ont plus d’enfants…

Récit de Charlotte, extrait : « Alors je suis repartie à ta recherche. Personne ne savait où vous étiez partis, bien entendu. Alors, là, les Allemands bombardaient les routes, et à un moment donné, je suis montée sur une chenillette, un soldat m’a fait monter sur la chenillette et, au moment où ça bombardait, je suis redescendue et la chenillette m’a grimpé sur le talon. J’étais blessée au pied. Mais j’ai continué et nous sommes arrivés en Sarthe. Alors là, on est tombé chez un fermier qui était socialiste, il y avait le calendrier avec Blum sur le mur, ils m’ont très bien reçue, ils m’ont donné un seau pour que je soigne mon pied, mais les Allemands nous ont suivis. Ils sont arrivés dans la nuit. Alors, les fermiers m’ont prise chez eux. Il y avait des gosses là-dedans qui étaient superbes. Des cheveux noirs, ils étaient beaux comme tout. Mais alors pleins de poux. Je suis restée chez eux avec mon pied blessé. Elle, la fermière, ne voulait pas aller vers les Allemands quand ils voulaient quelque chose. C’est moi qu’on envoyait. Et le matin, il y en avait un qui venait, il avait remarqué que je comprenais quelques mots. Alors il me lisait des poèmes allemands et un jour il m’a montré la photo : les Allemands arrivaient à l’Arc de triomphe, à Paris. »

Les différents noms de l’ennemi courent, maintenant, parmi la foule effarée, portés par mille bouches : les boches, les frisés, les vert-de-gris, les doryphores, les chleuhs. Le murmure les rattrape, les dépasse et revient se briser en vagues successives, comme le ressac de la mer sur une plage, au chuchotement amplifié venu de l’arrière. Il y a de la peur dans ce murmure. De la haine. De l’admiration aussi. Maurice, bien sûr, ne le comprend pas.

C’est une constante dans la langue des hommes de tourner en dérision le vainqueur. Combien de fois le territoire français, mais avant lui la Gaulle et avant elle, bon, je ne vais pas entrer dans l’Histoire des peuples qui composèrent le peuple français, mais combien de mots nous viennent-ils de l’occupant ? Combien de mots d’origine sarrasine et berbère ont-ils imprégné notre langage avant que Charles Martel n’arrête les Arabes à Poitiers ? Et combien depuis, avec la colonisation ? Bistro veut dire vite en russe et son intrusion dans la langue française date de Napoléon, quand les soldats du tzar buvaient en catimini un coup au comptoir, vite, vite avant que n’arrive leur police militaire ; lande veut dire en France terre aride entre mer et végétation quand la langue saxonne lui donne le sens plus noble de terre ou de département, et cela date de la guerre de cent ans ; espérer, verbe que l’on retrouve dans le langage des banlieues (espère un peu, mec !) nous vient de l’espagnol esperar et signifie attendre ; buscar vient d’embusquer. Mais là, sans s’en douter, on revient aux racines communes du vieux françois. Comment des enfants, et en ce domaine beaucoup d’adultes sont des enfants, auraient-ils pu comprendre ce qui arrivait ? Nous le vivions, c’est tout. Tandis que nous nous éloignions d’Herbouvillier, il nous arriva de croiser des colonnes entières, plus ou moins organisées, de soldats français valides ou déjà blessés et pourtant volontaires. Armées de bric et de broc, elles montaient courageusement au front, à pied ou dans des véhicules de fortune, pour tenter de retarder la pénétration de l’ennemi. Pour défendre Paris. Au début, elles furent acclamées par la foule des fuyards. Mais la fuite démoralise. À la fin, on leur en voulut presque d’avoir retardé l’issue fatale. On le leur reprocha bientôt ouvertement : « Sans vous, nous serions déjà chez nous. » Cependant, cette montée à contresens des débris de l’armée française ne dura guère. Elle devint de plus en plus fluide jusqu’à cesser tout à coup. Bientôt, au contraire, les survivants nous rattrapèrent – certains couverts de bandages rougis autour de la tête, le bras en écharpe ou marchant avec des béquilles. Pour augmenter la vitesse de leur retraite, ils réquisitionnèrent tout ce qui pouvait porter ou rouler. Alors, les gens comprirent qu’il serait vain de poursuivre une fuite insensée.

Déjà, les Allemands étaient là. Ils venaient de partout. Ils arrivaient sur nos talons ; ils venaient à notre rencontre. Ils étaient à droite. Ils étaient à gauche. Des doryphores. Certains bruits faisaient état des horreurs qu’ils commettaient : vols, viols, assassinats. D’autres rumeurs, au contraire, étaient répandues, certifiant qu’ils accueillaient avec gentillesse, nourrissaient, soignaient et aidaient tous ceux qui venaient à eux. L’occupant se conduisait… en occupant. Il réquisitionnait tout ce qui lui était utile sur son passage. Dans les fermes et les maisons, à la ville comme aux champs. Peu lui importait de laisser sans ressource la famille qu’il venait de spolier. Que lui importait, l’honneur des filles. Il se payait en nature, c’était la loi de la guerre : matériel, animaux et jolis minois. Il y eut même de ces minois qui furent consentants. Certains chefs de l’armée allemande voulurent néanmoins donner une image positive du national-socialisme. Après la conquête par les armes, Hitler voulait conquérir la France par l’image. Ces exactions furent interdites et quelques fois – rarement et, quand ce le fut, modérément – réprimées. Cela ne dura guère.

Quand les soldats vert-de-gris nous rattrapèrent, leur premier soin fut de remettre de l’ordre dans le capharnaüm qu’était devenue la route. Non pour nous être agréables, mais pour avancer plus vite. Puis, ils nous distribuèrent des tickets, grâce auxquels nous eûmes droit à une soupe et à une place dans une église, pour dormir. Et ce fut la première nuit sans mitraille. Le bruit du canon nous avait dépassés et s’éloignait. Alors pour beaucoup, furent oubliées les routes de l’exode, ces routes encombrées, les routes canardées, les routes bordées de cadavres. On commença, ici et là, à entendre parler du Maréchal. Oubliés les chasseurs tirant dans la foule, les bombardiers lâchant leur ration de mort aveugle. D’aucuns qui hier encore se plaignaient ouvertement de la trahison des généraux, glorifiaient aujourd’hui le vainqueur de Verdun qui ne devait pas tarder à faire « don de sa personne à la France… ». Ils changeaient d’adversaires. Un nouveau mot fleurit dans le paysage : « 5e colonne ». C’était, maintenant, de la faute aux étrangers, si la France était trahie. Si elle avait perdu la guerre. On se mit à guetter les accents. Les accents ne manquaient pas. Il y avait les accents des démocrates condamnés dans les pays totalitaires, comme celui de mon grand-père Lazare ou celui des combattants républicains espagnols. Celui, germanique, des Allemands, juifs ou non, qui s’étaient opposés à Hitler. Ceux des simples gens qui avaient fui la peste brune. Ceux de l’immigration habituelle. Ceux des Alsaciens, aussi. Et puis, il y avait les accents de sincérité. Ceux-là étaient les pires. Il y eut des exactions. Ces cadavres de chevaux : la faute aux communistes. Ces cadavres d’enfants, de femmes et d’hommes : la faute aux Juifs. Déjà ! J’entendais tout cela sans rien comprendre d’autre que ma peur. J’avais six ans. Puis nous croisâmes une fois encore les soldats français. Ceux qui n’étaient pas blessés marchaient enfin en rang, sans arme, les mains sur la tête, encadrés par des soldats vert-de-gris. Ils quittaient la France pour l’Allemagne, la liberté pour le stalag. Les blessés suivraient. Parmi eux, mais comment l’aurais-je su, il y aurait mon père qui sauterait du train – sa première évasion – et serait enfin démobilisé, à Lyon.

Récit de Charlotte, extrait : « Et alors moi, je commençais à marcher un peu, je cherchais quelqu’un pour me ramener à Paris. Je n’avais aucune nouvelle, ni de toi ni de madame Ravari ni des beaux-parents ni de ton père, personne. Alors j’ai trouvé un camion qui a bien voulu me ramener et quand je suis arrivée à Paris, je suis monté chez moi. Je suis tombée dans une maison, c’était un, un, un froid glacial, ma belle-mère qui était en train de se balancer dans une chaise, mon père accoudé contre le chambranle, et j’ai appris que ton grand-père, le premier jour où les Allemands sont arrivés, ils l’ont tué. Ils l’ont écrasé avec une voiture. Et ça s’est arrêté là. »

Toujours aux basques de sa mémé Ravari, Maurice et les autres enfants repartent en sens inverse. La route est presque dégagée et ils vont bien plus vite. Pépé Ravari a eu de la chance. Il est revenu du front, démobilisé. Alors, Maurice, qui a presque sept ans, a un nouveau petit frère, Yvon. Yvon Ravari est le premier petit bébé auquel il donne le biberon.

Récit de Charlotte, extrait : « C’est là que j’ai su que ton père avait été blessé. Alors je me suis mise sur mon trente-et-un, avec talons hauts et chapeau et je suis allée le voir à l’hôpital. Je suis allée jusqu’à Évreux. C’était un hôpital de campagne. Nous sommes allés au parc, mais on a été bombardés par les Allemands ! Alors je me souviens qu’il m’a fichée par terre, il m’a glissée sous le banc où nous étions assis. Ça a été affreux, parce que, y avait personne pour s’occuper des blessés, et je me rappelle toujours un cul-de-jatte qui descendait les escaliers avec les deux bras sur les rampes. On marchait dans le sang jusqu’aux genoux, presque, jusqu’aux chevilles. Et alors, les médecins, il y en a un ou deux qui sont restés, les autres ont eu la trouille, et c’est les infirmières qui s’occupaient de tous ces blessés. Un matin, on s’est aperçu qu’on était venu, qu’on avait emmené les médecins et l’hôpital de campagne en laissant tous les blessés qui pouvaient marcher, avec leur pancarte. Alors on est parti à pied, et là, je me souviens, nous sommes arrivés dans un bled. Je suis allée demander à une bonne femme qui était près d’une fontaine de me donner de l’eau pour mes blessés, elle m’a fait payer l’eau. Personne ne voulait nous ramasser parce que j’étais avec ton père ! J’étais la cinquième colonne ! Finalement, on a trouvé un couple de vieux avec une voiture, tu sais une vieille petite voiture. Alors il est arrivé à les convaincre de m’emmener. Nous avons roulé 500 mètres et, après un virage, ils se sont arrêtés, m’ont fait descendre et ont continué, seuls. »

Mon père est emporté avec tous les patients de l’hôpital militaire, dans un train vers l’Allemagne. Comment font-ils pour tromper la vigilance des sentinelles et enlever une plaque dans le plancher du wagon ? Ils sautent. C’est la première de ses évasions. La deuxième sera à Lyon quand il réussira à sauter d’une voiture avant qu’elle ne pénètre dans les locaux de la police française. La troisième, c’est quand, arrivé dans la cour d’un immeuble de la Gestapo – où se tient, peut-être, monsieur Barbie –, il saisira une perche et sautera le mur. Trois fois arrêté, trois fois évadé, toujours en sautant. Mon père. Un sacré sportif. Un joueur de basket de la fédération sportive et gymnique du travail entretenant sa forme au camp de Talou. Un camp pacifique.

Récit de Charlotte, extrait : « Du coup, je ne savais pas où était passé ton père, je ne savais pas où tu étais, mon beau-père était mort, et moi toute seule sur la route. Alors je me suis souvenue qu’il y avait une parente de mon patron qui habitait dans le coin. Quand je suis arrivée, ils étaient en train de charger leur bagnole, pour foutre le camp. Alors, ça a recommencé la comédie, et sur une plate-forme et sur un tas de trucs je suis revenue sur Paris. Paris était noir de fumée, ils avaient fait sauter les dépôts de pétrole je crois. J’ai su, parce qu’on est venu me chercher au bureau – j’avais repris mon travail – : " Votre mari s’est évadé du train, alors il demande que vous lui apportiez des vêtements. Alors ma copine… – Évadé du train ? – Ben, un train qui l’emmenait je ne sais où en Allemagne… – Il était prisonnier ? – Oui." Alors ma collègue, qui d’habitude parlait volontiers des youpins, m’a dit : " Tu ne vas pas aller toute seule." 

Il est, de ces solidarités parfois surprenantes, bien des leçons à tirer. Je n’en citerai qu’une, qui résume la marche du monde : personne n’est, à jamais, totalement comme il paraît être. Même une antisémite peut redevenir humaine. Mais méfions-nous quand même. Méfions-nous surtout de nos propres propensions à béatifier le monde, car tout antisémite a « son Juif » comme tout raciste a « son Arabe, son Black, son je-ne-sais-quoi ou plutôt qui, son humain.  

IV Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes

Lyon était en zone libre. Libre, ça voulait dire, pour Vichy, l’adoption, dès le 3 octobre 1940, le statut des Juifs comprenant la révision des naturalisations – voilà que ma famille comprenant deux générations de soldats français n’était plus française – et l’internement des Juifs étrangers dans des camps. Si elle ne le fut pas, internée, c’est que dans la Résistance française, il n’y avait pas plus de Juifs, de Blancs ou de Noirs, pas plus de Soviétiques, d’Italiens, d’Espagnols ou d’Allemands, que de Français, il n’y avait que des combattants, des camarades, sans signe distinctif, il y avait la solidarité. En juin 1941, c’était le recensement obligatoire des Juifs français. Pétain vient de promulguer le Statut des Juifs qui interdit à tous les Juifs, pas seulement aux étrangers, de pratiquer certaines professions et de fréquenter certains lieux. À partir de juin 1941, ils doivent se présenter dans les commissariats pour se faire homologuer. Sur leur carte d’identité, il y aura désormais un tampon à l’encre noire, mais n’est-ce pas plutôt à l’encre rouge ? En lettres majuscules est apposé le mot JUIF. C’est à ce moment-là que le sous-lieutenant Isidore Winnykamen – il ne sera capitaine que le temps de la Résistance – se présente à Lyon au bureau militaire dépendant du commissariat des Bretaux, son arrondissement, pour recevoir son certificat de démobilisation. Pour lui, maintenant, tout est en règle. Il va pour sortir. Arrivé à la porte, il entend, derrière lui, une voix qui demande : « Il n’y a plus de Juif, ici ? » Le jeune ex-militaire se retourne et voit un homme en complet marron dans l’encadrement d’une porte marquée : « Affaires juives ». Il fait demi-tour et répond au policier : « Si, il y a moi ! » Voilà comment mes parents sont marqués. Comme du bétail ! En mai 1942, plus au nord, en zone allemande où vivent mes grands-parents, les Juifs devaient en outre porter l’étoile jaune, résurgence de l’encyclique pontificale Cum nimis absurdum de Paul IV en 1555, qui établissait que le ghetto n’aurait qu’une entrée et une sortie ; que les Juifs n’y auraient qu’une synagogue ; qu’ils ne pourraient y posséder aucun immeuble ; qu’ils porteraient un chapeau jaune et un signe distinctif, la rouelle cousue sur leur vêtement ; qu’ils ne pourraient accueillir des Juifs venus d’ailleurs. Ainsi, grand-père David et Loniè son épouse doivent porter l’étoile jaune qui leur est vendue, oui, vendue à eux qui n’ont plus le droit de travailler, moyennant en outre un ticket de rationnement textile. Ils n’en feront rien. Leur premier geste est de passer, eux aussi clandestinement, en zone libre. Libre ? Devrions-nous être grés envers le régime de Vichy d’avoir marqué sa différence avec ses maîtres allemands en omettant, dans sa zone de gouvernance, cette tache jaune, alors qu’il avait, en toute connaissance de cause, créé avec eux les conditions de notre mort ?

Aisik, c’était le prénom de mon père à sa naissance, après ce sera Isidore. Il a vu le jour en Pologne en 1907. Il arriva en France à un an, porté par sa mère, Rachel, venue rejoindre son Lazare, en fuite. Se jouant des frontières pourtant bien gardées, Lazare était arrivé en France, seul, en février 1906. La révolution venait d’échouer à Saint Petersburg. Motif de la condamnation : « Membre actif du Bund, ce Juif a osé militer dans les rangs des socialistes polonais et revendiquer l’indépendance de la Pologne. Il a participé au soulèvement du Palais d’Hiver au côté de Kerenski. Il est doublement coupable ! Il mourra » En fait, il sera sauvé par ses amis demeurés libres qui organiseront son évasion et sa fuite avec l’aide de Rosa Luxembourg. Rachel est venue rejoindre Lazare à Paris dès novembre 1906. Elle aussi est arrivée par des chemins difficiles à imaginer. Elle a laissé, chez sa mère, son fils aîné. Ah Paris ! Son arc de triomphe ! Le triomphe de l’amour ! Elle est amoureuse. Elle sera immédiatement enceinte. Elle ne veut pas accoucher au milieu d’inconnus. Elle veut sa mère, ses soeurs et toute sa mishpouh’é (sa famille). Elle repart en Pologne où elle apprend que son premier fils, un beau garçon de 5 ans, le fruit d’un pogrom réussi – toute sa vie elle répétera : « je hais les Polonais, qu’est-ce que je fasse ? », est mort d’un accident de cheval. C’est sans doute, pour elle, un mélange d’affliction et de soulagement. Ce fils, elle ne pouvait pas le haïr, c’était sa chair, son sang, mais elle ne pouvait pas l’aimer, non plus, il était le rappel vivant du drame. Le cheval, pour la famille de Rachel, ce n’est pas la distraction du dimanche. On est loin de l’équitation. Le père de Rachel était charretier, un métier important en Pologne. C’est par les charretiers, qui allaient de village en village transporter les marchandises, qu’on apprenait      les naissances, les décès, les mariages. Souvent avec beaucoup de retard dû à la neige… ou à l’alcool. La Pologne était et est toujours est un pays froid.

Rachel vécut avec ses soeurs, chez sa mère, jusqu’à l’accouchement, et quelque temps ensuite. Dès qu’Aisik fut en état de supporter le voyage, elle repartit. Jamais plus elle ne reverrai sa chère famille. Jamais je ne connaîtrai ma famille polonaise. Tous, vieux et jeunes, même les bébés, gars et filles, finiront à Treblinka. Enfin, tous, non, seulement ceux que le ghetto n’avait pas préalablement assassinés. Aisik est son seul bagage qu’elle porte sur l’épaule, un baluchon au bout d’un bâton. Elle arrive chez Lazare et, en même temps qu’elle lui apprend la mort du premier né qu’il avait abandonné sans regrets, elle lui présente le second. Ce fils, qui sera mon père, a un an.

Aisik, devenu Isidore par naturalisation de ses parents, est bachelier et, par voie de conséquence, officier. Il est blessé et évadé. Il vit à Lyon. Il se cache. Il doit faire très attention. S’il est repris, il sera directement envoyé dans un camp de prisonniers. ou pire! Il est, d’abord, soigné. Puis, il travaille sous un nom d’emprunt dans une entreprise lyonnaise. Il est obligé d’agir ainsi tant qu’il ne sera pas, officiellement, démobilisé et sa patronne n’est pas dupe. Dans cet atelier, plusieurs hommes sont dans le même cas. Quelques mois après notre retour à Herbouvillier, maman, la vraie, sur le chemin de Lyon où elle devait rejoindre mon père blessé et évadé, me prit avec elle. Blessé et évadé. C’est, en soi, toute une histoire. Mon père sera, tout le restant de sa vie, un bon client pour les hôpitaux, pavillon chirurgie. À la maison, les deux mots les plus souvent entendus seront : « éclad’obu » et « ulcèràl’estomac ». Ce sont deux mots qui vont bien ensemble et qui s’allient pour tordre de douleur le héros le plus dur.

Récit de Charlotte, extraits : « Ton père avait échoué à Aix-les-Bains. Et moi, j’étais à Paris. Le rejoindre ? Mais c’est qu’il ne gagnait pas sa vie, à l’époque. Et puis moi, j’avais le travail assuré, j’étais là, toi, t’étais chez madame Ravari, tu étais à l’abri, il n’y avait plus de beau-père, il fallait que je m’occupe de la belle-mère, et la belle-mère, elle poussait des hurlements dans la nuit, elle était complètement dérangée… Et là, le patron m’a donné une double paie, il m’a embrassée en me prenant dans ses bras : « Ah ! Charlotte qu’est-ce que je te regretterai, mais tu sais que je suis obligé de me séparer de toi parce que tu sais bien que j’ai des parents qui sont lorrains. Et certainement que je vais devenir l’Avoué de la Kommandantur ». Ce qui s’est passé, d’ailleurs, par la suite. Alors finalement, j’ai décidé de partir, parce qu’il y avait de plus en plus de ramassages de Juifs étrangers. Et je suis passée, je ne me rappelle plus qui m’a indiqué le passeur, et là, je suis partie avec toi. Sans rien, sans bagage, sans rien. La seule chose dont je me souviens, c’est qu’on marchait dans les rails du chemin de fer, tu ne disais pas un mot et le passeur t’a pris sur les épaules parce que tu étais le seul gosse qui venait avec nous. Nous sommes enfin arrivés à Lyon. Et c’est là que… il avait trouvé du travail à Lyon, on habitait dans un ancien couvent de Soeurs, les punaises tombaient du plafond, toutes les semaines je sortais le sommier et on les brûlait pour les tuer, et c’est là que je suis allée au Palais, avec ma lettre de recommandation de maître Beutout qui est devenu après un grand ponte des Allemands, et quand le substitut a regardé la lettre, qu’il l’a lue, il m’a regardée et il m’a dit : « Vous savez, ce ne serait pas les évènements, je serais inquiet des bonnes choses qu’il dit en ce qui vous concerne. Je vous enverrai un petit mot dès que j’aurai trouvé quelque chose pour vous ». Je suis partie, je suis allée chez Sabine, à Lyon. »

La Maison Alibert, madame Alibert ! Ce sera un rassemblement de Juifs clandestins, le berceau de la M.O.I., à Lyon. Au même moment, un autre Alibert, Raphaël celui-là, garde des sceaux dans le gouvernement de Vichy du 12 juillet 1940 au 27 janvier 1941, crée une commission de révision des 500 000 naturalisations prononcées depuis 1927 (retrait de la nationalité pour 15 000 personnes dont 40 % de juifs). Il est signataire du statut des Juifs d’octobre 1940 dont la rédaction fut confiée à Maurice Duverger. À la Libération, il fuit à l’étranger. Il est condamné à mort par contumace le 7 mars 1947 et finalement amnistié en 1959. Si à la foire, il y a plus d’un âne qui s’appelle Martin, ces Alibert-là prouvent que la nuit, tous les chats ne sont pas gris.

(à suivre)

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18 avril 2017

hommage et malentendus suite 6

Récit de Charlotte, extrait : Ma mère avait un atelier de couture et fabriquait des robes pour les prostituées. Mon père faisait les tiges de bottes, le top, cordonnier c’était au bas de l’échelle. Un jour on a été se promener. Au retour, quand on a ouvert la porte, il n’y avait plus de machines. Tout avait disparu. Ma mère est descendue voir la maquerelle et lui a dit : « Écoute, on m’a tout volé, comment veux-tu que je travaille pour tes filles ? » La vieille lui a dit : « ne t’inquiète pas ». Le lendemain les machines étaient de retour. En Pologne, on marchait dans la rue, un voyou découpait tout le dos de ton manteau de fourrure sans que tu t’aperçoives de rien. C’était un monde très spécial, c’était Smotchè, une rue mal famée…

Des parents modernes et cultivés pratiquant le camping et le naturisme. Encore une façon d’être avant-gardistes. Ils avaient trouvé le moyen de me voir tout en s’adonnant à leur passion de la nature et des activités physiques.
Ils prenaient Maurice chez sa nourrice pour lui faire passer la nuit avec eux sous la tente. Son oncle Albert qu’il adorait et Adolphe son parrain campaient à côté. Parfois sa tribu n’arrivait que pour passer le dimanche, mais alors, c’était la grande joie, car il voyait toute la famille.

Récit de Charlotte, extrait : « Le vendredi, on arrivait, on allait te chercher chez madame Machin, là, je ne me rappelle plus comment elle s’appelait… Ravari, Ravari ! On t’amenait au camp de Talou où tu étais le chouchou de tout le monde. Le petit Maurice était l’enfant de tout le monde. Tu avais une vie très heureuse mais le dimanche soir, il fallait te ramener chez madame Ravari. Et là-dessus il y a eu la guerre et je me tapais de St Rémi à Choisel, il n’y avait pas de communications, dans la neige, pour aller te voir le dimanche. Alors, je couchais avec toi, tu ne t’en souviens pas, dans le petit lit. Et c’est comme ça que j’ai connu les Ravari. Jusqu’au jour où il y a eu l’exode. Quand je suis arrivée, il n’y avait plus de madame Ravari, il n’y avait pas les gosses. »

La dernière fois que Maurice a vu son oncle, on prenait une photo. Albert, Adolphe et son père, tous les trois en uniforme de l’armée française, posaient pour la postérité. Ils étaient fiers d’aller servir la France. Ils se sentaient, enfin, totalement intégrés. Fondus à jamais dans le peuple français. Qui pourrait encore, demain, les traiter de métèques puisqu’aujourd’hui, ils partaient verser leur sang pour la mère patrie ? Qui ?
Albert est parti à la guerre, il a été fait prisonnier. Et il est mort. Ses copains ont écrit à Charlotte pour lui dire comment. Ils étaient sur un camion et chantaient à tue-tête, quand il est tombé. Ils indiquaient l’endroit où était la tombe. La famille ne pouvait rien faire puisqu’elle vivait en clandestinité. Puis elle a reçu, ses papiers et son bracelet. Elle a toujours le bracelet. Accompagnant le tout, un avis de monsieur Scapini, le ministre de la guerre de Pétain, un borgne, nous spécifiera-t-elle et une enveloppe : l’avis pour indiquer sa mort et une enveloppe contenant des papiers par lesquels il était autorisé à se marier avec Régine. Par quelle voie lui sont parvenus ces courriers, cela restera un mystère,

Récit de Charlotte, extrait « Mais dès qu’on a pu, on a commencé à faire le nécessaire pour rapatrier le corps. Et un beau jour, c’était des années après, on était déjà à Paris, j’allais toujours aux renseignements, je n’avais toujours pas de nouvelles. Il y avait le rapatriement de beaucoup de jeunes Français qui étaient morts. Ton grand-père demandait tout le temps : « Quand est-ce qu’on ramènera le corps d’Albert ? » Un jour j’ai reçu quand même une convocation du ministère de la guerre. J’arrive et un monsieur très bien mis, très élégant, est venu à ma rencontre. Il m’a emmenée dans un bureau somptueux, il m’a fait asseoir.
– Quand est-ce que mon frère est rapatrié, ai-je demandé ?
– Madame, a-t-il répondu, j’ai une nouvelle extrêmement désagréable à vous apprendre.
– Ah ! Bon ! Quoi ?
– Justement, rétorque-t-il, je voulais vous dire que la tombe a été ouverte, on a sorti le cercueil, mais quand on l’a ouvert, on n’a pas trouvé votre frère, on a trouvé un Russe, dedans. Alors je voulais vous demander ce que nous devons faire, parce qu’on peut mettre le Russe, euh, oui enfin, et alors on vous renvoie le cercueil.
– Vous n’allez pas toucher au mort j’ai dit, il est mort, il n’y a pas de raison, laissez-le là-bas, ce n’est pas le bout de bois que je recevrai… Et c’est comme ça que jamais il n’a eu une sépulture. Il a eu une sépulture, mais où ? Et comme ce sont les Russes qui s’occupaient d’enterrer les prisonniers de guerre, ceux qui étaient ramassés en Allemagne, c’est eux qui ont fait l’échange. Et, on ne peut même pas leur en vouloir, mais il a fallu que ça tombe sur lui. J’ai des papiers avec un numéro et tout ça, mais ce n’est même pas la peine d’y aller, puisque ce n’est pas là qu’il est. On ne sait pas où il est."

J’ai connu Régine, elle était inconsolable. Mais avec le temps, tout passe. Elle a épousé un autre homme que j’ai bien aimé, lui aussi, mais pas comme mon oncle Albert. Personne ne remplacera jamais Albert. Le soldat russe qui avait pris la place d’Albert méritait qu’on lui foute la paix et il réintégra leur improbable tombe. Quel était son nom ? Personne ne le saura jamais. Qui ferait des recherches sur l’ADN d’un soldat russe mort en Allemagne il y a plus de soixante ans ? Le corps d’Albert Bajgelmann trouva sans doute une place, peut-être même gît-il sous le signe de la croix. Deux familles, à des milliers de kilomètres ou de verstes, l’une de l’autre, n’ont jamais fait leur deuil de l’être cher qu’elles ont perdu. Y a-t-il un coupable, hors la guerre, cette horreur bien plus économique qu’idéologique ? Cette catastrophe humaine qui enrichissait déjà les rois, tous cousins ou frères, et qui fait prospérer aujourd’hui les maîtres du pétrole. Mon oncle, en Allemagne, enterré ? Brûlé ? De toute façon anéanti. Mes pas ne me conduisent que rarement dans les cimetières. Mes deux Albert, mon oncle et mon ami disparu du Montcel, se confondent désormais dans ma mémoire, eux aussi, non pour former un seul et même individu, mais un seul et même amour perdu.

Mon sous-lieutenant de père dans l’armée française, capitaine dans la résistance, blessé, traînera toute sa vie les éclats d’obus que les chirurgiens seront incapables, malgré plusieurs opérations, de lui extraire, ce qui ne l’empêchera pas, sous le pseudo de Julien, de prendre toute sa part dans la guerre de l’ombre, à Lyon. Je relis quelquefois les articles qui lui furent consacrés après sa mort. Le faire-part paru dans la Presse Nouvelle du 29 novembre 1974 en est un exemple : « Isidore Winny, Président de l’A.J.A.R. (Amicale des Juifs anciens résistants) nous a quitté. Le vendredi 15 novembre de très nombreux amis et combattants de la Résistance du groupe des partisans juifs de Lyon ont accompagné à sa dernière demeure, Isidore Winny, ancien responsable des groupes de combat de l’U.J.R.E. et Président de l’A.J.A.R… » ; mais plus encore, la prise de parole sur sa tombe de l’un de ses camarades de combat, Gilbert Weisberg, un responsable communiste italien – et juif : « On arrive à peine à nous imaginer, rassemblés devant la dépouille de notre cher et grand ami, le valeureux résistant que fut Winny… Winny était un homme intègre, loyal, plein de courage et d’abnégation et l’on ne pouvait pas militer auprès de lui sans devenir son ami, tant il inspirait confiance et respect dans l’accomplissement des charges qu’il assumait. Un tel homme aurait-il pu rester indifférent devant les monstruosités que le fascisme hitlérien prétendait imposer à l’humanité, devant un ennemi qui s’était donné, parmi tant d’autres, le but d’exterminer le peuple juif. Quoi d’étonnant de le trouver, dès la première heure, engagé dans les rangs de la résistance à Lyon. Ses qualités de dirigeant le font placer de suite à la tête des groupes de combat juifs et, en tant que leur capitaine se mettant toujours aux postes les plus exposés, il infligeait au cours d’actions d’éclat des coups sévères et de lourdes pertes… Pendant 30 ans il a agi sans cesse pour maintenir haut le drapeau de la Résistance que certains auraient voulu voir oubliée ou rangée dans un passé révolu parce que cela gênait. Son caractère généreux le prédisposait à lutter sans relâche pour le respect des droits de l’homme chaque fois qu’ils étaient voilés et cela dans quelque partie du monde que ce soit…. » Outre les actions armées auxquelles il participera, il sera l’un des instructeurs militaires de la M.O.I. de Lyon. Plus tard, il refusera la Légion d’Honneur que ses amis résistants le suppliaient de demander, cet honneur d’abord réservé aux civils qui ont accompli des exploits de guerre, puis qui perdit son fil directeur et qu’enfin on galvaude en le distribuant, comme aujourd’hui, aux artistes parce qu’ils savent chanter. Mon père se contenta de la Croix de guerre, de la médaille de la Résistance et de la Croix du Mérite, et l’armée française homologua son grade, non sans faire la fine gueule, en le rétrogradant comme lieutenant.
Adolphe, enfin, reviendra après quatre années passées dans les stalags comme prisonnier de guerre. Comment cela a-t-il pu arriver quand on sait qu’à son arrivée, dès le premier appel, l’officier allemand droit dans ses bottes, un homme d’un certain âge, déjà, avait demandé : « Y a-t-il des Juifs parmi vous ? » et qu’il s’avança, seul, et se mit au garde-à-vous sous les yeux médusés de ses compagnons incrédules. L’officier allemand l’avait regardé fixement, sans ciller et sans un mot, l’espace d’un instant, puis il avait tourné les talons et était rentré dans son bureau. L’incident était clos. Définitivement. Tous les Allemands n’étaient donc pas des fascistes ! Rien ne nous autorise ni ne nous autorisera jamais à rendre responsable tout un peuple de la barbarie des nazis, même si la tentation est grande, vu l’ampleur de leur faute. Je ne saurai jamais ce qu’en auraient pensé mes… Albert, mais mon père, lui, dirait comme moi. Adolphe était le cousin de Marcel Reyman, cet ancien officier des Brigades Internationales en Espagne, dont la photo figure sur l’Affiche rouge, au côté de Manouchian le poète et de ses neuf camarades, dix Résistants parmi les vingt-trois qui furent fusillés au Mont Valérien le 21 février 1944.

Maurice – il s’appelle encore Maurice – a six ans, la guerre est déclarée. Les Allemands avancent vite. Bientôt, ils seront à Paris. C’est sa mémé Ravari qui l’entraîne sur les routes. Ils vont droit devant eux, inexorablement, suivant une foule et la foule les suivant. Ils atteignent Limoges. Ah ! les routes de l’exode ; ces routes défoncées, piétinées, roulées, bondées, surpeuplées, inextricables ; ces routes canardées, pilonnées, mitraillées et bombardées ; ces routes bordées de voitures abandonnées, de charrettes sans roue, de roues sans charrette, de voitures d’enfants éventrées, de poupées inertes. La route est souillée des objets que chacun avait pourtant sélectionnés avec soin et amour avant de fuir. Ils gisent, maintenant, inutiles et vains : comtoise en morceaux, poupée de chiffon sans tête, instrument de musique qui a rendu son dernier soupir, landau vide d’enfant, vélo dont la roue est en huit…
Il y a les bêtes aussi : des chiens qui suivent leur maître ou le maître qu’ils se sont choisi – souvent un enfant –, des chèvres attachées derrière la carriole, une vache menée à la longe ou attelée, des oiseaux dont les cages trônent sur un entassement de meubles… La route est bordée de cadavres : cadavres humains de tous âges et désormais sans âge : enfants, femmes et hommes quelques fois enlacés, plus souvent éparpillés, voire désarticulés. Cadavres d’animaux : chevaux éventrés, tripes à l’air, vaches mitraillées. Entre les assauts, les nuages de mouches… Tout cela fait un bruit !
Mémé Ravari et les enfants marchent le jour, ils marchent la nuit, autant que cela est possible pour les petites jambes, Mémé soutient et surveille son petit monde. Elle est comme une mère poule veillant sur ses poussins.
Mais la poule, sauf exception, vit en milieu favorable. Nous, nous avions, d’un coup, plongé en milieu hostile.
Les coups sourds de l’artillerie ébranlent l’air, les rattrapent, de plus en plus proches. Maurice entend venir de très loin les chasseurs ennemis qu’un chant strident annonce. Ils volent en rase-mottes, crachant le feu de toutes leurs mitrailleuses. Ce chant aigu et saccadé est celui de la terreur et de la mort semée au hasard. Les gens se bousculent, se jettent dans les fossés, sautant les bas-côtés afin de s’égailler dans les champs où ils demeurent, allongés et immobiles, jusqu’à la fin de l’alerte. Mais après chacun de leurs passages, ils sont plus nombreux, ceux qui ne se relèveront pas ; ceux qui gémissent ; que la douleur fait hurler ; qui se taisent à jamais et dont les corps sans vie épousent trop parfaitement les accidents du terrain. Maurice n’a que six ans. Il est fasciné, presque admiratif : « L’avion passe, bzz ! et hop ! se dit-il. C’est donc ça, la mort ? Comme c’est simple ! »
J’ai appris depuis que la mort des inconnus est toujours plus simple que celle des proches. Que la souffrance est plus supportable quand elle touche autrui. J’ai appris, me direz-vous que je manque à mon devoir de charité ?
Maurice les entend venir, en haut, tout en haut, les bombardiers ennemis. Leur chant grave, presque le ronronnement joyeux d’un chat satisfait, est terrifiant. C’est, aussi, celui de la mort que l’ennemi largue en ouvrant ses soutes. Alors, mêlé au ronron des moteurs, se produit un son strident dont l’ampleur croît à mesure que se rapprochent les bombes. Puis, c’est le choc lourd et Maurice en devient sourd. La foule est éparpillée dans les champs alentours, et c’est la loterie. Seuls les nouveaux morts – ceux qui meurent sur le coup – n’entendront pas les explosions dont ils sont les victimes soudaines. Quand le spectacle est consommé, les mêmes gémissements, les mêmes hurlements qu’après la mitraille, percent dans les oreilles sifflantes. Mais il s’y mêle, de surcroît, l’hystérie d’une agitation désordonnée, les appels des mères appelant leurs enfants et les cris des enfants en pleurs.

 

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04 avril 2017

Hommage et malentendu suite 4

Qu’elle est jolie, cette terre, sa montagne, en automne. Marcel est costaud. Il tient de sa grand-mère Rachel qui est capable de soulever, d’un coup de rein, un buffet Henri 2 rempli de vaisselle. Il tient aussi de son père et de sa mère qui faisaient de longues promenades à vélo et qui pouvaient enchaîner, les uns après les autres, les matches de basket. Il aime courir dans les prés, sauter les ruisseaux, soigner les animaux, faire pousser les légumes, ramasser les fruits. Il apprend à attraper des hannetons voletant en masse entre les branches. Nénette lui a montré quoi en faire : « Tu leur poses un long fil dans l’cul, pas, et tu les r’gardes quand y volent dans l’soleil. Ça décrit d’longues arabesques entremêlées. Au couchin c’est bin beau, pas ! »
Ma mère eut souvent du mal à convaincre des parents de lui confier leurs enfants. D’abord, l’incrédulité des futures victimes quant à leur avenir funeste était immense, surtout dans les familles juives implantées en France depuis des générations et dont, souvent, les hommes arboraient des décorations militaires au revers de leur veston. N’oublions pas le pacte de non-agression, signé le 23 août 1939 entre Staline et Ribbentrop, qui avait pris de court bien des républicains et même des membres influents du Parti communiste. Parfois, elle devait se montrer directe, brutale, envers ces pauvres gens : « Vous, les parents, leur disait-elle, votre sort est scellé. Vous serez arrêtés, séparés, emportés loin d’ici et sans doute êtes-vous déjà condamnés. Je ne vous ferai pas d’autre promesse que de tout tenter pour sauver vos enfants, réussirai-je, je n’en suis pas sûre, mais confiez-les moi, car ils auront plus de chances avec moi qu’avec vous ! » Qu’est-ce qui lui donnait l’autorité de tenir ce langage devant ces familles incrédules ? Certainement devait-elle retrouver son yiddish devant les unes et l’oublier devant les autres, parfois réveiller des souvenirs identiques aux siens, les faire rire dans cette atmosphère de détresse ou les faire pleurer :
Récit de Charlotte, extrait « La mort de ma grand-mère ! Je ne sais pas de quoi elle est morte, une histoire de rhumatismes, le lit était dans un coin, tous ses enfants étaient autour d’elle, il y avait beaucoup de musiciens. Mes oncles et ma tante, les plus jeunes, faisaient des études supérieures, sur la table du salon traînaient des petits opuscules en latin. Il y avait un grand piano à queue et mon grand-père avait épinglé une partition de Brahms, il jouait du violon… Un beau jour, mon grand-père a déclaré qu’il allait se remarier. Alors ma tante Féla l’a menacé de le tuer. Je me souviens de la scène, elle d’un côté du piano et lui de l’autre. Ils ont hurlé tous les deux et puis ça s’est calmé… »
Elle parlait, elle parlait, elle plaidait avec les uns, avec d’autres elle se taisait. Paris venait de vivre, les 16 et 17 juillet 1942, la grande rafle qui porte désormais le nom du lieu de l’internement, le Vélodrome d’Hiver, le Vel’ d’hiv. : 13152 Juifs dont 4115 enfants y furent provisoirement enfermés, avant de connaître Drancy d’où ils partiraient dans des wagons à bestiaux ne s’ouvrant que de l’extérieur, pratiquement sans eau ni commodités, vers Auschwitz et les chambres à gaz. 4500 policiers français avaient pris part à l’opération organisée par les Allemands qui se gardèrent d’y participer visiblement, propagande oblige. D’autant que cette rafle fut présentée par eux comme visant exclusivement les Juifs étrangers. Bien entendu il n’en fut rien et bien des Juifs français de longue date qui s’étaient montrés peu clairvoyants, voire un tantinet racistes vis-à-vis de ceux qui avaient fui le nazisme montant en Allemagne, Autriche et Pologne, vinrent par la suite compléter, avec femmes et enfants une moisson, jugée par l’occupant peu satisfaisante. Une cinquantaine d’autobus de la compagnie du métropolitain avaient été réquisitionnés avec leurs conducteurs, français eux aussi. Une honte. Le Vel’ d’hiv a été détruit vers 1960 et, à sa place, à l’angle des Boulevard de Grenelle et rue Nélaton dans le 15e arrondissement de Paris, ont été construits les locaux du ministère de l’Intérieur. C’est seulement en 1995, à la demande du Président François Mitterrand, qu’a été dévoilée une plaque en mémoire des victimes.
Boris fait, aussi, collection de doryphores, autres nuisibles. Il les attrape sur les feuilles de pommes de terre. Les pommes de terre. D’abord, il faut les planter. Cela se fait au printemps. Marcel tire Pompon par la bride, convaincu de l’importance de sa mission. En fait, sans sa participation, les sillons seraient plus droits. Raymond pèse de tout son poids sur les deux manches de la charrue. Il enfonce profondément le soc luisant dans la terre noire en lançant des mots dans un patois mi-savoyard, mi-percheron : « Hue ! Tout drêt ! Dria ! Hoo ! » De temps à autre, il arrête le cheval et ramasse une pierre qu’il jette sur un tas déjà haut, vers les sureaux. Les pierres ne manquent pas, en montagne. Ce sont des morceaux de roches qui se cassent et qui, peu à peu, dégringolent jusqu’au lac. Les pierres abîment le soc de la charrue. Avec les sureaux, Marcel fabrique des flûtes… et aussi, quand l’âme de l’arbuste a séché, il apprend à fumer.
Quand Marcel et Raymond ont fini les sillons, les femmes y enterrent les pommes de terre. Raymond explique à Marcel : « Bin, tu vois, ptit, avin, on y mettait les plus grosses. Ça f’sait d’plus beaux plins, pas ; mais d’nos jours, les belles patates, on les minge, pas ! » À l’automne, on les arrache. C’est dur. On creuse avec la binette. Toujours baissés, on fouille à la main, pied par pied la terre ameublie. On remplit les paniers en prenant garde de n’oublier aucun de ces précieux tubercules. Les paniers remplissent les sacs, les sacs le chariot et le chariot la cave. C’est là que Marcel apprend à jurer. Ça l’aide à supporter son mal au dos. Là-bas, dans la plaine, on gratifiait du nom de doryphore les soldats allemands. C’est vrai que la similitude était grande. Comme les panzers divisions, les doryphores arrivaient sans qu’on les voie venir, ils envahissaient un champ à une vitesse record, et ils consommaient les plants avant qu’ils n’aient produit. Dévorant ainsi quelques kilos de feuilles, ils privaient le village de quelques tonnes de patates.
Et puis, doryphore, ce n’est qu’un mot. La Résistance des peuples à l’occupation, où qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, ne commence-t-elle pas par un élan verbal ? L’élan verbal est dangereux. Il reflète un état de pensée profond qui, toujours, le dépasse. Il est recruteur et génère l’action. C’est pour ça que les totalitarismes, qui profitent de l’immobilisme des peuples, exigent que se taise le populaire.
C’est grâce aux pommes de terre, au blé, au foin, aux légumes et aux fruits, que Marcel a appris que tout ce qui pousse demande un effort. Que la nature ne donne rien pour rien et que, si cela paraît arriver, parfois, ce n’est qu’une illusion : « Quand la nature nous donne c’t’illusion, dit Lili, c’est juste pour nous donner l’goût d’elle-même, pas. Ainsi d’la noisette et d’la fraise des bois. D’la myrtille et d’la mûre. Ainsi d’la plus belle des fleurs qui pousse su’l’fumier. Et quand la nature nous a donné, une fois, rin qu’une seule, envie d’elle-même, nous la sauvegardons. Non, la nature n’donne rin pour rin, mais tout ce qu’elle te donne est récompense, pas ! »
Même le tabac. C’est marrant, le tabac. Marcel n’a jamais compris pourquoi les Pegaz cultivaient un champ de tabac. Cette plante pousse en larges feuilles, un peu comme un bananier qui n’aurait pas de tronc. Il se souvient des bananiers. Il en a vu au jardin des plantes, à Paris. Il était tout petit. C’est son papy qui l’avait emmené. Son papy avec son drôle d’accent. Le chariot, toujours tiré par ce bon Pompon, arrive sous le vantail du grenier. Marcel aide à passer un fil de fer au travers des tiges dures et filandreuses. Quand le fil est plein, il est suspendu au-dessus de la paille et du foin entre deux poutres. Les feuilles fanent, tête en bas, se fripent et finalement se dessèchent. Mais contrairement aux autres feuilles, celles des arbres par exemple, qui une fois desséchées s’en vont en lambeaux et deviennent poussière, les feuilles de tabac devenues brunes et fripées, restent entières et conservent une certaine souplesse.
« Le tabac, pense Marcel, ça semble ne servir à rien puisque sa destination est de partir en fumée. » Le tabac c’est peut-être le Juif de la race légumière, me suis-je dit après mon retour à Paris, à la Libération. J’ai appris aussi, mais tout dernièrement, que le tabac sert à chasser certains nuisibles. Va savoir ! Mais je n’en suis pas là. J’ai huit ans, puis neuf ou dix, puis onze ou douze et bientôt treize. Je vis au rythme des saisons sur ma belle montagne.

J’étais parti à Lyon pour échapper au harcèlement de mon curé qui réclamait mon acte de baptême. Puis, j’étais revenu à Le Montcel pour échapper aux lois raciales renforcées. Mais Albert avait disparu. J’avais 12 ans, lui en avait 11. Déjà, couraient des bruits que nous savions être la réalité des camps. Et le curé qui m’aimait bien maintenant qu’il m’avait baptisé était moins dangereux que les sbires de Klaus Barbie.

30 mars 2017

hommage et malentendu suite 5

Pour Albert, ce n’était pas le cas. Lui était seul chez les Massonnat d’amont, tout comme j’étais seul chez mes Pegaz. Rien, dans sa présence, dans son mode de vie égal au mien, ne pouvait attirer l’oeil des sbires de la Gestapo lancés à la recherche des enfants juifs cachés. Rien, si ce n’est son refus obstiné d’aller au catéchisme. C’est pourquoi j’ai tout de suite pensé que notre curé n’avait pas été pour rien dans sa disparition.

Ohé partisans, ouvrier et paysan, c’est l’alarme !
Des gens courageux pour cacher des enfants… des patriotes, les Savoyards de Marcel ! Sa mère arrive sans crier gare et parle à Marcel d’un monde inconnu de lui, d’un monde peuplé d’un père, d’un grand-père David et de sa femme, Loniè. Il ne comprend pas pourquoi elle ne dit pas grand-mère. Plus tard, il saura qu’aucune belle-mère, aussi gentille soit-elle, ne peut remplacer la maman qu’on a connue et aimée. Qui sont ces fantômes surgis de la nuit, surgis d’un passé lointain, surgis de l’oubli ?
Après la guerre, bien longtemps après, parce que ce livre osait lui dire quels sentiments je nourrissais pour elle et pour mon père, ces héros qui n’avaient jamais été mes parents, elle devait me raconter, pour raviver mon amour filial : 

Récit de Charlotte, extrait : « L’air scandalisé de ma mère (donc ma grand-mère véritable que je n’ai jamais connue - note de l'auteur), quand on est allé chez mon oncle et qu’elle a vu un lit pour deux. Elle a dit : C’est inimaginable, on vit ici comme le concierge de la rue Nowolipie ! Comme le stritch ! (un voyou !) » Ou encore : « Le jour de mes seize ans, c’était en 1929, ma mère m’a habillée en bois de roses avec un joli chapeau, et elle m’a dit : « Écoute, aujourd’hui, tu ne vas pas venir au marché ,tu vas aller te promener avec ta copine Katz ». À mon retour, elle avait eu une crise sur le marché, on avait appelé l’ambulance et elle avait été transportée à l’hôpital Rothschild. Mon père était complètement désemparé et moi j’étais doublement malheureuse parce que j’avais les remords d’être allée me promener. Elle était magnifique, on aurait dit une poupée jaune clair. Je n’ai jamais entendu hurler comme j’ai entendu hurler ma mère pendant qu’on l’opérait. Une infirmière m’a dit : " Oh là-là ça va mal, son pouls bat à 130, allez vous coucher, vous êtes fatiguée..." On m’a réveillée pour me dire que ma mère était morte… J’étais enceinte. Dans un petit salon de thé, au métro Pyrénées, papa nous a présenté Loniè : « Je me marierai quand tu auras accouché. Avec l’aide de Dieu, tout se passera bien »… Elle, elle s’en occupait merveilleusement. S’il est resté en vie aussi longtemps, je peux dire que c’est grâce à elle. La mère d’Hélène était la tante de ton père, et, quand il est parti faire son service militaire, il lui a écrit une carte postale, ou je ne sais pas, une lettre, mais elle ne savait pas lire le français. Elle m’a fait appeler et moi, pendant plusieurs mois, j’ai correspondu avec ton père, pour elle. En son nom. Et quand il est venu en permission, il voulait savoir qui était la personne qui écrivait, et elle a envoyé Marie me chercher. Et moi je suis arrivée, j’étais en train de faire la vaisselle, Je me suis amenée et puis je l’ai vu derrière la porte et il m’attendait. Alors il m’a dit : « C’est vous qui écrivez les lettres de ma tante » ? J’ai dit oui. C’est comme ça qu’on a fait connaissance pour de vrai. Et c’est là qu’il m’a emmenée pendant sa permission faire une balade au bois. »


Il se souvient vaguement, Boris-Marcel, quand il était encore Maurice, qu’ils ont été plus nombreux, dans la famille. Elle ne lui parle jamais, par exemple, de sa grand-mère Rachel, de son oncle Albert, de son parrain Adolphe, de son grand-père Lazare. Qu’aurait-elle pu en dire ? L’un était mort, deux étaient prisonniers en Allemagne, l’autre était restée à Paris où elle se cachait dans un galetas et ne donnait, évidemment, pas de nouvelles. Le dernier résistait dans une ville pleine de traboule, Lyon.
Elle ne lui parle pas, non plus, de Mémé et Pépé Ravari, de leurs trois enfants. Ses deux frères et sa soeur Ravari. Mémé et Pépé Ravari portent le numéro 3 dans l’ordre de ses pépés et mémés. Mémé Pegaz porte le numéro 4. Ils viennent, dans l’ordre chronologique, après Lazare et Rachel, les parents de son papa qui sont à égalité avec David et Loniè, le papa et la belle-mère de sa maman. Il les a laissés là-bas, près de Paris, à Herbouvillier, commune de Choisel. Lazare et Rachel, David et Loniè, Mémé et Pépé Ravari, Mémé Pegaz, je les confonds, non pas dans les personnes – chacune d’elle est bien présente à mon esprit –, mais dans l’amour posthume que je leur porte. Dans le regret que j’ai de les avoir perdus. C’est comme pour mes mamans et mes papas. Il y a les miens, les vrais, et il y a Lili et Raymond Pegaz. Les uns après les autres, ils furent mes parents. Mes frères et soeurs de lait, Denise, Michel et Yvon Ravari, puis Dédé Pegaz, et puis encore Nénette qui tiendra toujours une place à part dans mon coeur, me vinrent avant ma soeur biologique. Après la guerre, mes camarades, pour la plupart, manquaient de famille. J’aimerai toujours toutes mes familles. L’amour filial et fraternel est un amour immense. On peut le partager sans jamais frustrer qui que ce soit. Il faut seulement le faire avec le tact qui convient. Les aimer tous et en être aimé sans provoquer de jalousie. Point !
À partir de ses deux ans, Boris qui n’est pas encore Marcel est en nourrice chez sa mémé Ravari, à Herbouvillier. Il y restera jusqu’à six. Il ne voit ses parents que le week-end, quand ils viennent camper et faire du sport au camp naturiste de Talou, à Choisel, distant de deux kilomètres. Il a la chance d’avoir des parents modernes. À sa naissance, tous deux travaillent. Non seulement sa maman travaille, mais elle étudie. Elle fait son droit. Son père, lui, est bachelier.

Ma mère est arrivée en France vers l’âge de treize ans sans comprendre un mot de français. Elle doit abandonner l’école à seize, malgré des résultats scolaires brillants, pour s’occuper de David et d’Albert, son père et son frère, parce que sa mère, Marie, est morte. En même temps, elle travaille dans une étude d’avocats, ce qui lui permet d’obtenir une médaille d’avoué, l’une des premières, décernées, en France, à une femme.

Mon père, Aisik – Isidore Winnykamen le bachelier, était promis aux postes les plus en vue du monde du commerce et de l’industrie. Mais il est le fils de Lazare, un Bundiste, un révolutionnaire antisioniste en fuite, un condamné à mort dans sa Pologne natale, alors province de la Grande Russie, coupable d’avoir manqué la révolution du Palais d’Hiver en 1905. Émigré en France, il passe ses nuits à couper des tiges de chaussures et ses jours à militer pour la Révolution et l’internationalisme prolétarien. À ce moment-là, ce n’est pas simple d’accueillir en France, pays de la liberté, tous ceux qui fuient la montée des fascismes. Il faut leur trouver du travail, un logement, des papiers, il faut lutter contre d’autres Juifs qui ne les acceptent pas, qui craignent qu’avec leur accent, leurs habitudes, pour certains leur rite religieux particulier ou leurs vêtements ostensible, ils amènent un regain d’antisémitisme. Cette crainte sera en partis fondée. Alors le bachelier s’est fait maroquinier. Il travaille à domicile avec son père. Moi, je me revois très jeune, mais quand ? Assis sous la machine à coudre de ma grand-mère qui rassemble les deux parties des goussets d’une série de sacs à main. On m’a montré un autre jeu. J’ai en main une paire de ciseaux et je coupe les fils. Comme récompense, je pourrai jouer, après, avec les bobines vides qui, à cette époque, sont en bois.

20 décembre 2016

hommage et malentendus suite 3

Heureux,caché,vont-ils ensemble ? Je suis venu me cacher en ce lieu que lui a dû quitter pour se cacher ailleurs. Je suis heureux là où lui aurait eu tout pour l’être. Quelle drôle de vie ! Au-dessus de Cluses, Haute Savoie, et depuis le petit village de Brizon, on monte vers l’enhau (l’amont), face au Grand Bornant et au massif des Glières. Le berger des villages d’ava (l’aval) y mène pâturer les bêtes dès la belle saison. Dans la Yaute comme en Savoie, on appelle bêtes, les vaches. Elles broutent des herbes qui appartiennent à tous, sans barrière ni clôture. Enhau, la route se perd dans les alpages. On ne va pas plus loin sans galoches. Comment mieux se cacher ? Nénette, il est passé par là, ton petit fiancé, en mars 1943, pour fuir le S.T.O., le Service du travail obligatoire en Allemagne.
La moitié du pays s’appelle Pegaz. L’autre moitié, ce sont les Massonnat. Il arrive à Marcel, parfois, d’être pris d’une sourde angoisse. Cela se produit souvent après les rares visites d’une grande dame brune qu’il reconnaît à peine, sa maman véritable. Ce dont il se souvient, c’est que c’est elle qui l’a conduit jusqu’ici. Avec Berthe, qui reste chez les Massonnat d’ava (ici, on dit reste pour habiter et ava pour en bas) et que, pour des raisons de sécurité, on appelle la petite Massonnat d’ava. Boris, devenu Marcel, est le petit Pegaz. Il y a, aussi, Albert, mais celui-là, Marcel ne se souvient plus de son arrivée. C’était plus tard et cela s’est passé si vite ! D’un coup, il était à l’école, venu d’on ne sait où, avec son accent pointu. Il n’était pas venu avec la grande dame brune, ma Charlotte de mère. Elle ne l’avait pas déposé chez les Massonnat d’enhau, – il sera quand même le petit Massonnat d’amont, ou d’enhau – quand elle était venue rendre une courte visite aux Pegaz et aux Massonnat d’ava, et embrasser son fils et Berthe. Mais alors, qui l’a amené ?
La grande dame brune, qu’elle était belle et qu’elle sentait bon, une véritable déesse, ma maman à moi, ne venait jamais pour, seulement, me rendre visite. C’était une dame très importante. Elle parlait plusieurs langues avec une élocution rapide d’avocat – c’était presque son métier, avant guerre elle était clerc d’Avoué. Elle parlait le français, sans accent – même pas celui de la Savoie. Polonaise d’origine, elle comprenait l’allemand mais savait n’en montrer rien ; bien sûr, elle parlait le yiddish, aussi et comprenait encore le polski et le russe. Elle savait être convaincante. Plus l’ennemi était coriace et plus elle savait y faire.


Récit de Charlotte, extrait : « Enfant juive en Pologne, c’est déjà un combat ! Je me revois à Varsovie, Rue Nowolipie, une rue marchande avec des boutiques de mode et de tissus, des schmatès. Un grand appartement dans un immeuble en hauteur, avec une cour. Au fond, des étables et des quantités d’hommes qui ne travaillaient pas, qui étudiaient la Thora à longueur de journée. C’est les femmes qui travaillaient. Ah ! Le dîner de Pâques ! Pour faire cacherout, chacun descendait ses ustensiles de cuisine, les cuillères et tout ça, quel remue-ménage ! Nettoyer dans les plus petits coins pour qu’il n’y ait pas une miette de pain qui reste, c’était très curieux car nous étions une famille assimilée. Mais, c’était des trucs qui couvaient, des traditions qu’on conservait… Nous, les gosses, étions nombreux à jouer dans la cour. Parfois dans la rue. Il y avait le paquet de gosses goyim et le paquet de gosses juifs, on courait en s’insultant : « yasous, yasous » et les autres répondaient « matsous, matsous ! ». « Yasous pour non-juifs ou mécréants ou antisémites, matsous pour Juifs ou mécréants ou youpins. Parce que matsous, c’est Pâques. Il y avait des bagarres. Et moi, toute petite, je courais derrière les autres ! »


L’occupation générait la Résistance. On tuait dans les deux camps mais, si la mort était la même, les motifs et la manière n’étaient pas identiques. Ma mère avait conscience que dans ce combat, il n’y avait pas d’adversaires, il n’y avait que des amis, parfois appelés camarades ou copains, ou des ennemis. Son maintient, sa prestance, l’aidaient sans doute dans ses négociations avec les hommes. Ceux en civil des commissariats et ceux qui étaient en uniforme français ou allemands. Elle subjuguait, de sa prunelle et de son déhanchement, ceux qui surveillaient les sorties des gares où selon la mission qui lui était confiée, elle passait une valise contenant des tracts ou des armes, ou tenait par la main quelques enfants. Jamais les deux à la fois. Mais, plus le temps allait et plus sa mission se précisait. Toutes ses qualités, particulièrement sa perspicacité et sa capacité de juger, en très peu de temps, ses interlocuteurs, l’avaient fait nommer, au sein du Parti communiste clandestin de Lyon, à un poste de responsabilité dans le M.N.C.R. (Mouvement National Contre le Racisme créé en réponse au Statut des juifs de Pétain), dont elle fut une pièce importante.

La Résistance se fixa, comme l’une de ses tâches prioritaires de sauver le maximum d’enfants juifs en les confiant un par un, à moins que ce soient des fratries, à des gens courageux qui, les feraient passer pour des membres de leur foyer. D’autre part, le M.N.C.R. imprima deux journaux : J’accuse en zone occupée et Fraternité en zone sud et fabriqua de faux papiers et de fausses cartes d’alimentation. Dès octobre 1942, J’accuse publiait des témoignages sur l’extermination massive des Juifs déportés en Europe de l’Est et Fraternité ne demeurait pas en reste. Le M.N.C.R participa, au sein de la M.O.I. et de l’U.J.R.E (l’union des Juifs pour la Résistance et l’entraide), à la résistance armée contre l’occupant. Ce n’est pas minorer les autres organisations de Résistance spécifiquement juives, dont je reparlerai plus tard, que de dire que la M.O.I. et l’U.J.R.E. menaient un combat plus idéologique et antifasciste qu’elles. Qui étaient-ils, ces résistants qui anticipèrent, il faut le dire, l’action qui allait devenir la Résistance française ? Principalement des communistes juifs immigrés qui s’étaient donné pour rôle de s’opposer au statut des Juifs de Pétain. Notons au passage le courage et la vision politique qu’il a fallu à ces hommes et ces femmes pour créer un mouvement antiraciste en pleine tourmente nazie dans le deuxième pays d’Europe ayant édicté des lois antisémites comme fondement de sa politique, et le nommer « Mouvement contre le Racisme », avec un R majuscule. Le racisme du moment, c’était essentiellement l’antisémitisme, mais ces Résistants avaient compris que d’où qu’il démarre et quelle que soit sa cible événementielle, le racisme ne peut que s’étendre et provoquer du racisme en retour. Je suis assez fier de ma mère, on le serait à moins.
Nous disperser, nous les gosses, alors que les nôtres étaient promis au massacre, c’était minimiser le risque. Bien sûr, certains d’entre nous seraient pris ! Mais d’autres ne le seraient pas. Avec ces familles d’accueil, ma mère parlait français sans autre accent que celui de Paris. Les paysans, parfois, la taquinaient en lui répondant en patois. De mauvaises langues osèrent protester, après la guerre, arguant du fait que ces sauveurs aient été payés. De telles inepties ne peuvent que m’étonner. Certes, cela fut souvent le cas. Il y eu même de rares brebis galeuses qui allèrent jusqu’à dénoncer leurs pensionnaires quand ils ne purent plus payer. Mais dans l’ensemble, les Français, majoritairement chrétiens, fils et filles de la Révolution française et de la Laïcité que tous les peuples nous envient, se montèrent dignes de leur héritage. Eh puis, recevoir de l’argent, où est le mal ? Élever un enfant coûte. Il est rare que le courage rende riche. Par quels réseaux nationaux et internationaux d’aide – je pense particulièrement au J.O.I.N.T américain dont je reparlerai plus tard avec la Résistance juive et les Juifs dans la Résistance –, venait l’argent nécessaire n’est pas, non plus, mon problème. Encore heureux que ces organisations, ces réseaux et ces mécènes aient existé. Qui peut voir en mal le fait qu’une famille d’accueil soit remboursée de ses frais ? Certainement pas moi. La mienne m’a sauvé la vie au risque de la sienne. Qu’elle en soit remerciée. C’est aux Pegaz et aux Massonnat que je dois, non seulement d’être vivant, encore, mais d’avoir retrouvé Berthe l’an passé à Jérusalem où elle occupe un poste important au Musée de la Mémoire, le Yad Washem (Souviens-toi). Les parents de Berthe et les miens, Résistants, luttaient ensemble, les armes à la main, dans le réseau Carmagnole de la M.O.I. (Main d’oeuvre immigrée) de Lyon, réseau comprenant, à Nice des Italiens et des Juifs, dans le Sud-ouest des Espagnols et des Juifs, et ailleurs, notamment à Paris, une très forte proportion de Juifs immigrés. Ils s’étaient mutuellement juré que si l’un des couples était pris par la Gestapo – ils ne se faisaient aucune illusion sur ce qui leur arriverait alors –, l’autre adopterait l’orphelin. Ce serment fut échangé un soir, quand mon père s’évada pour la seconde fois en faussant compagnie aux sbires de Klaus Barbie, après une cavale inouïe. Berthe est donc, en quelque sorte, ma grande soeur, la petite Massonnat d’ava.

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19 décembre 2016

Hommage et malentendus (suite 2)

... le texte de ma famille Pegaz, ma famille d’amont :
– C’est mon témoignage sur ma vie d’enfant chez toi. Il est destiné au Yad Vashem, l’organisme créé par le gouvernement israélien pour reconnaître et honorer les non-Juifs qui ont sauvé des Juifs pensant la seconde guerre mondiale. Lis-le et dis-moi si, avec le temps, je n’aurais pas égratigné la vérité.
– Eh bin je l’lirai demain à Aix, me répond Lili.
– Pourquoi à Aix ?
– J’rentre à l’hôpital pour quelques examens.
– C’est grave ?
– Si c’est grave, je l’saurai bin assez tôt, pas ! Allez, on appelle Dédé et on va minger un bocon et boire un tio coup ! Dédé ! Y a l’Marcel qui nous a rendu visite. Viens !
Dédé est arrivé presque aussitôt. On a parlé de tout, de rien, comme si nous nous étions quittés la veille, de son travail à la poste où il a repris les tournées de Raymond, de mes souvenirs d’enfant que son âge tendre ne lui avait pas permis de partager, de
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tout mais pas de maladie. Lili est contente de nous voir ainsi, tous les deux. Son fils et celui qu’elle a élevé comme tel. Je sens bien qu’elle est fière de ma venue, fière de n’avoir pas été oubliée par ce monsieur de la ville que je suis devenu. Un comble, c’est elle qui dit merci. La journée se passe, je remonte dans la voiture, retour à la ville. Demain, j’attendrai l’heure convenable pour appeler Aix-les-bains et prendre de ses nouvelles.
Je n’ai pas eu le temps de le faire, mon téléphone a sonné :
– Allô ! Je suis bien chez Maurice Winnykamen ? Je suis le neveu de Lili Pegaz. J’ai lu votre manuscrit que j’ai trouvé sur la table de chevet de ma tante. Comment ! Cela s’est passé il y a cinquante ans ! Elle a sauvé un gosse, et nous n’en savions rien !
– Comment, vous n’en saviez rien ! Elle ne vous a rien raconté ?
– Rien.
Lili n’avait rien dit, et j’en eus la preuve par nombre de coups de fil que je reçus ce jour-là. Toute la famille appelait de France et de l’étranger. Les mots étaient les mêmes : « Comment, ma mère, ma cousine, ma tante, ma… Comment, elle a fait ça et ne nous a jamais rien dit ! »
J’ai répondu à chacun, à chacune : « Lili, Raymond, Renée et Mémé Pegaz, sont des héros. Mes héros et vous pouvez en être fiers. Mais bien plus que cela, en ne se vantant pas de leur parcours résistant, ils ont additionné le courage et la modestie. Le courage des résistants anonymes et la modestie des vrais chrétiens. Ce sont des gens exceptionnels, mais ne le dites pas à Lili, elle vous engueulerait ».
Lili est sortie de l’hôpital. Tout allait bien, enfin, pour son âge. Je l’appelais et je lui racontais les coups de fil des autres. Elle me répondit :
– Bin en v’là une histoire. Il fallait bin l’faire, pas ! Si t’avais été grin, t’en aurais bin fait autant !
Pas si sûr, Lili, pas si sûr. Aurais-je eu ce courage-là ? Mais en me prêtant un peu du tien, tu m’as mis à ton niveau, à celui de Mémé, de Raymond, de Nénette et de son gentil fiancé, au niveau de tous les Résistants. Quel beau compliment, quel cadeau m’as tu fais là, merci, Lili.
Le manuscrit est devenu livre. C’était mon témoignage. Nous avons attendu la date pour la cérémonie de remise des quatre Médailles des Justes parmi les Nations à la famille Pegaz. Et puis ce jour tant attendu, le 7 avril 2001, est arrivé. Trois médailles furent décernées, hélas, à titre posthume. Mais Lili était là, pour la quatrième, en personne.
Ce témoignage, lisez-le. C’est elle, c’est Lili, ma mère adoptive, et avec elle toute ma famille Pegaz, que je vous confie.

II Ami, entends-tu le bruit sourd d’un pays qu’on enchaîne ?
« Je me prénomme Maurice, Boris ou Marcel. Boris dans ma mémoire, Maurice à la ville et Marcel à Le Montcel. Mon nom : Winnykamen ou Winny ou Pegaz ou Bronzin ou… Je change si souvent… »
J’ai bientôt huit ans. Je suis un hors-la-loi. Un enfant caché. Avant, je vivais à Paris. Puis près de Paris, à Herbouvillier, dans la Vallée de Chevreuse. Puis à Lyon. C’est là que, devenu clandestin, j’ai inventé Boris. C’est sûrement pour ça qu’on m’appelle Marcel.
Étonnez-vous, alors, que je parle de moi à la troisième personne. Les Savoyards sont des gens courageux. Il faut être courageux pour cacher des enfants juifs entre 1941 et 1945, en France. Il faut être patriote. Les Pegaz sont des patriotes !
Des patriotes résistants, des résistants sans armes autres que leur charité, car ce sont des chrétiens, leur haine de l’injustice et leur amour de l’humanité.

Marcel admire sa montagne. Elle s’appelle Les Alpes. Les Alpes du Dauphiné. Sa région, c’est la Savoie. Son village : Le Montcel est situé entre le Mont Revard, en haut et Aix-les-Bains, en bas. Une route mène de l’un à l’autre. Pour les gens d’ici, c’est la route. De chez lui, on aperçoit la Dent du Chat. Ici, on dit la dent. C’est plus court. Juste avant la dent, s’étale le lac du Bourget qui baigne Aix. C’est beau ! Vus d’ici, les bateaux à voiles sont si petits, les barques de pêches sont comme des tirets sur l’eau. Le long de la route, les rares maisons sont en pierre avec des murs épais et des toits de lauze ou de tavillons. Les tavillons sont des palettes de bois taillées comme des tuiles. Les lauzes sont en pierre. Le Revard, pour Boris-Marcel, c’est le sommet du monde. Après, le monde redescend sur Chambéry. Qu’il est joli ce village savoyard, Le Montcel ! C’est le village des Pegaz. Il est, dorénavant, le sien, également. Son nouveau nom, c’est Pegaz. Marcel Pegaz.
Quel crime avais-je commis, pour vivre hors la loi entre huit et douze ans ? Mon crime avait été de naître juif. Moi-même, je l’ignorais mais les bourreaux, eux, le savaient depuis toujours. Juif ! J’ai davantage pratiqué mon église que les synagogues. Juif ! Je ne suis pas croyant. L’aurais-je jamais été que je ne le serais plus. Juif ! C’est un titre que je ne revendique pas, mais dont jamais je ne rougirai. Pensant à d’autres enfants juifs qui, à plus de onze mille et quatre cent, disparurent de France vers les camps de la mort, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre. Il se trouve que, par les hasards de la vie, car la naissance est le plus grand des hasards, je faisais partie de ce peuple-là, les Juifs. Ce qui me sauva, c’est que Le Montcel n’a fait partie de la zone d’occupation
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allemande qu’à partir du 8 septembre 1943, suite à la chute de Benito Mussolini. Avant, en vertu de l’armistice signé le 24 juin 1940 à la villa Incisa près de Rome, les Italiens n’occupaient, et encore partiellement, qu’une zone réduite du territoire français, d’environ 800 km² comptant 4 départements (Alpes-Maritimes, Basses-Alpes (devenues les Alpes-de-Haute-Provence depuis 1970), Hautes-Alpes, Savoie) et 28000 habitants. Menton, cas à part, fut annexée de facto à l’Italie. En fait, les Italiens se contentaient de tenir garnisons dans les villes, notamment à Aix – les-Bains, Grenoble et à Chambéry, ne montant que rarement dans la montagne. De crainte, sans doute, d’y faire de mauvaises rencontres. « C’est après le 11 novembre 1942, quand, en représailles au débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands occupèrent la zone libre, qu’une zone d’occupation italienne en France plus conséquente fut établie par voie d’accords entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les Italiens, vieux rêve, aspiraient à étendre leur zone d’occupation à toute la rive gauche du Rhône et à la Corse. La ville de Nice, par exemple, fut alors occupée par les Italiens, et le resta jusqu’au 8 septembre 1943. Les territoires de l’ancienne zone d’occupation italienne furent libérés des Allemands en septembre 1944. »

Marcel aime aussitôt le Montcel. Il y trouve une autre maman : Lili, un autre papa : Raymond, une autre mémé qu’il n’appellera jamais autrement que Mémé, une grande soeur : Renée que la famille appelle Nénette. Avec la Denise de sa mère Ravari, sa nourrice d’avant, ça lui fait déjà deux soeurs. Il apprend que Raymond à un frère : Jean, qui est prisonnier en Allemagne. Nénette a un petit fiancé qui, un jour disparaîtra et dont on ne parlera plus. Il s’est caché, lui aussi. Près du plateau des Glières, dans la Yaute. Il a changé de Savoie.

06 décembre 2016

Hommage et malentendus, suite

 

... J’ai un peu peur comme chaque fois que je reviens au pays. Mon désarroi augmente à chaque virage, comme vivifié par l’air pur que je retrouve et que j’inhale avec ivresse. L’air pur de chez nous. J’ai du mal à respirer. Tant pis pour le froid, j’ouvre ma vitre en grand. Et puis, comme j’arrive en vue du village, comme je longe le pré où je menais nos bêtes, comme j’entends le murmure du ruisseau à truites, c’est carrément l’angoisse.
Qui sera là ? À chacune de mes visites, il manque quelqu’un. Quelqu’un parti rejoindre tous ceux que j’ai connus. Tous ceux que j’ai accompagnés, dans le temps, enfant de choeur de notre église, jusqu’au petit cimetière rural. Quelqu’un que j’ai aimé. Qui m’a aimé, moi, l’enfant caché, l’enfant traqué, l’enfant juif, l’enfant.
Et plus le temps passe, plus ma peur grandit, inversement proportionnelle au nombre de vivants qui me resteront à aimer. À qui remettrai-je cette enveloppe que j’ai cachetée pour en finir avec mes corrections, avec ce perfectionnisme un peu ridicule qui ne me laissait aucun repos, cette tentation de modifier un mot, une phrase, un paragraphe ? Avec ce
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faux prétexte que je me donnais pour retarder ma visite. À qui donnerai-je ce manuscrit, tout le livre de mon enfance, ici, à Le Montcel, entre 1940 et 1945 Qu’il est difficile d’affronter l’émotion de son propre passé.
Je suis sur notre route. Celle qui tourne le dos au lac et conduit au Mont Revard. Comme souvent, quand je suis au volant de ma voiture, je soliloque : « Nous sommes riches, aujourd’hui. Assez riches pour saler le bitume, en hiver. Ainsi, la route, parfois couverte de son manteau frileux, parfois sèche et galeuse, souvent humide et nappée de reflets, reste toujours blanche. Jusqu’au printemps. Blanche et antidérapante. Pour gagner en efficacité, nous perdons en diversité. En beauté. Le blanc du sel, ce blanc froid, est un blanc sale. Dans le temps, elle savait changer de parure, la route. Elle était blanche, couverte de neige ; noire, noyée sous la pluie ; mordorée, maculée de boue ; gris acier, sous le verglas ; pauvre route ! Pour la saler, il aurait sans doute fallu donner un ticket de rationnement ! »
Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Cet air trotte dans ma tête. L’air et bientôt les paroles. C’est le chant qui a remplacé pour moi celui du Maréchal. Le chant des Partisans. Je le fredonne en sourdine, en recherchant les mots. Et les mots me reviennent. Alors, je les scande. Puis, je siffle. Je siffle comme l’ont voulu Kessel et Druon, ses paroliers, et Anna Marly, sa compositrice. Je chante et je siffle, maintenant, sans même y penser. Mon esprit est ailleurs, loin, si loin.
Voilà le virage qui entoure la maison, avec à mi-courbe, la petite route, presqu’une impasse, qui
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menait chez la Céline. Mais la Céline n’est plus et son café, transformé en appartement, appartient maintenant à quelqu’un qui travaille à Aix-les-Bains. Le boulodrome a disparu, c’est aujourd’hui un jardin potager, effet de la rurbanisation. Voici, à gauche, le verger des Pegaz et à droite, la grille devant l’étroite terrasse en béton que le papa de Raymond a coulée et sur laquelle il y a toujours le banc de Mémé. Je suis arrivé.
Au bruit du moteur, une dame âgée est sortie de la maison. maison. Mon Dieu ! Lili ! Maman Lili, comme tu es changée ! Nous sommes maintenant face à face, les yeux dans les yeux, je te reconnais. Au fond de cette figure ridée, il y a l’autre visage, celui de la jeune femme qui me couvrait de baisers, une frimousse jeune, riante. Pourtant l’époque ne se prêtait pas à rire, mais tu avais vingt ans. Chrétienne, tu avais dit non à la guerre, non à l’occupation, non à la chasse au Juifs, non à la déportation des enfants. Ta résistance, à toi, avait consisté, précisément, à en accueillir un, de ces enfants traqués, à l’élever comme le tien, et cet enfant, c’était moi. Toi aussi, tu m’as reconnu : « Ah ! Marcel ! » Oui c’est bien moi, ma chère Lili. Si tu savais comme le prénom que tu viens de prononcer, mon prénom d’avant quand je n’étais plus Maurice et pas encore bien moi, quand j’étais ton p’tit Pegaz, un Savoyard, si tu savais combien il m’a ému ! J’ai envie de pleurer. Je suis ici grâce à toi. J’ai honte. Il y a si longtemps que je ne suis pas venu te voir. Mémé est morte. Son fils Raymond, ton mari, mon père adoptif, aussi. Renée également, la petite soeur de Raymond et mon amour d’enfance. Moi qui l’ai tant aimée. Et ton beau-frère Jean dont on parlait tant, l’absent qui était prisonnier en Allemagne, il est revenu, s’est marié, a
eu deux enfants et est parti à son tour. Tu es la dernière, Lili. Non, Dédé est vivant, lui aussi. Il est grand-père, maintenant, ce bébé que tu nous avais fait en 1943, que j’ai porté dans mes bras. Mais Dédé ne me reconnaît pas. J’ai quitté Le Montcel trop tôt pour qu’il se souvienne de moi. Je ne me souviens plus, moi-même, de la dernière fois que je l’ai vu. Dédé et les enfants de Jean, la pharmacienne du coin de ma rue à Nice et son frère. Mais Jean, pour moi, ce n’était pas pareil. Je ne l’ai jamais connu, il était en Allemagne quand je suis arrivé, j’étais tout juste reparti quand il est revenu. Ma vie montcelloise s’est arrêtée quand je n’avais pas treize ans, mes treize ans que je retrouve maintenant pour te parler, Lili, pour te prendre dans mes bras, pour te rendre tes baisers. Quel saut en arrière !
« Lili, je suis venu pour Mémé, pour Raymond, pour Renée et bien entendu pour toi. Je suis venu te demander l’autorisation de faire les démarches afin que la médaille des Justes parmi les nations vous soit attribuée. » Et toi, tu me réponds, Lili, presque fâchée : « Bin si tu crois qu’on a fait ça pour avoir une médaille, tu peux t’enr’tourner d’où tu viens, pas ! » Heureusement, ton sourire rentré que je reconnais pour m’avoir si souvent rassuré quand tu me sermonnais vient contredire la dureté de tes mots. Tu es contente de me voir, et je suis content, moi aussi.
« Je te le demande comme un service, Lili, comme un service. En 1986, déjà, un authentique nazi, Kurt Waldheim, a été élu président en Autriche. Il a dirigé le pays où Hitler est né, jusqu’en 1992. À cette époque, j’étais révolté mais je n’ai rien osé dire. Depuis, l’extrême-droite s’est développée en Europe et Jorg Haider, avec son parti, le FPÔ, est entré au gouvernement autrichien. C’est le risque du retour au nazisme, du retour de la peste brune. Alors, voilà, Lili, j’ai peur. Quand j’ai eu besoin de toute ma famille Pegaz, en 1941, vous m’avez accueilli et vous m’avez sauvé la vie. Devant l’évènement ignoble que représente cette élection, j’ai senti que je pouvais revenir vers toi, que je devais le faire, j’ai besoin de toi, à nouveau, en 2000, pour la sécurité de mes petits-enfants. S’il te plaît, Lili, dis-moi oui.
– Ah, bin si c’est pour ça qu’tu veux y faire, si c’est pour ça, sûr que j’peux pas te r’fuser, va !
Alors, oh ! Lili, presque honteusement, je te tends l’enveloppe contenant mon texte, le texte de ma famille Pegaz, ma famille d’amont :

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15 novembre 2016

Hommage et Malentendu

Lili, ma maman adoptive, la dernière de mes quatre "Justes parmi les Nations" vient de nous quitter à son tour. Il y a presqu'un an, c'était Charles Dobzinski. Ils demeurent ensemble dans ma mémoire. Je vous les confie aujourd'hui. Conservez-les dans votre coeur comme ils sont dans le mien. Ils le méritent.

Hommage et Malentendu

Préface de Charles Dobzynski

Chevalier des Arts et des lettres, Rédacteur en chef de la revue Europe, Membre de l’Académie Mallarmé Président du jury du prix Apollinaire, Prix Goncourt 2006 de poésie

Pour saluer Maurice Winnykamen

Des enfants traqués, pourchassés, parfois masqués, travestis en ce qu’ils n’étaient pas pour tromper les dénonciateurs : tel fut le lot de nombreux enfants juifs en France pendant la dernière guerre. Se cacher, dans ces conditions, n’était pas seulement une question de vie et de mort, c’était un acte de salut public, un acte de résistance. Arracher une victime désignée de la gueule du Moloch, c’était défier la Shoah : « mort où est ta victoire ? » pouvait-on dire alors. Un enfant sauvé : une part du peuple juif sauvegardée. Rien n’est plus précieux que le témoignage de ceux qui vécurent ces heures noires. Leur expérience nous éclaire, nous investit, nous réchauffe par les grands froids. Maurice Winnykamen fut de ceux-là qui  échappèrent, par bonheur, au plus sinistre des destins. Il retrace ses aventures et mésaventures en toute simplicité, sur le ton vrai du vécu, avec les souvenirs d’un enfant de huit ans, Boris, qui a grandi mais dont la mémoire a enregistré l’essentiel. Des questions graves se posent ici, sous un ton enjoué et un langage qui cherche à nous restituer le « parlé » de l’époque. La question de l’identité. Qu’est-ce enfin qu’être juif ? Cela ne s’apprend pas à l’école. Sauf à l’école la plus inexorable : celle de la douleur et de la solitude. J’ai connu cela moi aussi. Quelque chose de comparable sinon d’identique. C’est pourquoi j’ai pu suivre avec attention et émotion l’itinéraire qu’évoque l’auteur, le village, la famille savoyarde… C’est une brique de plus, cimentée dans la forteresse de la mémoire qu’il est nécessaire de construire et de reconstruire sans cesse, afin qu’elle ne soit jamais laissée à l’abandon.

Charles Dobzynski

Hommage et Malentendu

Avertissement

1941-1945 ! Dilemme ! Puisque, pour survivre, Maurice devait devenir Marcel, tout était permis. Mais comment, si je devenais Marcel, ma maman me retrouverait-elle, après ? Après quoi ? Qui aurait pu me le dire, alors ? J’ai donc inventé Boris, un prénom qu’auraient sûrement aimé mon grand-père David Bajgelmann, le papa de Maman et ma grand-mère Rachel Rochfeld, la maman de Papa. Mais Boris, ce n’était pas moi, c’était juste un prénom d’emprunt, un prénom que je n’ai jamais utilisé sauf pour écrire ce livre, un cache-nom qui traînait au fond de ma mémoire. Un cache-nom comme il y a des cache-sexes ou des cache-pots quand ces derniers ne sont pas jugés dignes, quand ils sont honteux. Ainsi, c’est Boris qui est devenu Marcel, pas moi et ça, c’est mon secret. Pas moi mais si près de moi. Et, j’en étais persuadé, il me suffirait un jour de réapparaître vrai, de redevenir Maurice, pour retrouver ma famille, s’il m’en restait une.

Ce témoignage, pour personnel qu’il soit, cet hommage à mes Savoyards, je l’ai donc écrit au « il », sous mon Boris d’emprunt. Le « je » était trop prégnant. Les larmes n’étaient jamais loin. Larmes de douleur et de peine, larmes de joie et d’amour, aussi. J’ai voulu m’éloigner. Je suis un ex-enfant caché qui ne se cachera jamais plus. Bien avant d’écrire ce livre, je me le suis juré. En l’écrivant, j’ai renouvelé mon serment.

I Le chant des partisans
Fin janvier 2000. Il y a un demi-siècle, je vivais ici. Une éternité. Je vivais heureux entre ma famille Pegaz, la vieille Céline, mes instituteurs madame et monsieur Gachet, mon curé et tous les habitants de mon village. Ensemble, avec les garçons qui ont aujourd’hui mon âge comme j’ai eu le leur, avec leurs soeurs, aussi, nous avons usé nos fonds de culottes sur les bancs de notre école et sur ceux de notre église. J’avais une amie et un ami, juifs tous deux, Berthe et Albert, cachés, comme moi. J’ai vu naître des Montcellois et j’en ai enterrés. Arrivé fin 1941, j’étais devenu un enfant du pays. J’avais huit ans et je demeurerai au village jusqu’à douze. Que le Montcel était joli.
Une force incontrôlée me fait remonter au pays. De part et d’autre de la route blanchie par l’hiver les mélèzes et les épicéas superbement chargés ressemblent à des fantômes géants. À des sentinelles immaculées. Tout est flou. La neige m’a pris, tout de suite après Aix-les-Bains. Les flocons, poussés par le vent, courent et tourbillonnent au ras du bitume. J’ai l’impression de foncer dans un rêve. Dans mon rêve.
Les fantômes agitent doucement leurs bras alourdis, comme des communiants leurs longues manches dentelées. Quand la fatigue se fait trop lourde, le vent emporte un peu de cette neige légère et pourtant si écrasante. Alors, la branche, soudain, pointe au ciel. Elle entraîne ses voisines, à ébranler le tronc. L’arbre entier s’ébroue et décharge, laissant apparaître, par endroits, les nouveaux bourgeons brun clair et les aiguilles vertes de sa ramure.
J’ai un peu peur comme chaque fois que ... (à suivre)

09 février 2014

Français, un peu de fierté de soi-même... et d'autrui, que diable!

Marcel Apeloig – février 2014 mapeloig@gmail.com

Aujourd’hui, force est de constater que l’antisémitisme, le vrai, pas celui qui était sous jacent dans l’antisionisme, le vrai antisémitisme qui exprime un rejet franc et net du Juif en tant que tel, s’exprime au grand jour. De Dieudonné à « citoyen lambda » en passant par les Soral des vieux tonneaux, ces personnes sont nettement antisémites et s’en réclament ouvertement, sans la moindre ambiguïté.

Allons-nous couvrir des pages et des pages pour les dénoncer, les citer, les faire connaître ? Si nous voulons leur apporter un supplément de notoriété, on ne peut pas faire mieux. Un commerçant avisé disait un jour à un interlocuteur qui lui rapportait qu’on disait beaucoup de mal de sa société et de son enseigne commerciale : « C’est vrai qu’on dit du mal de nous, mais on dit aussi du bien. L’essentiel, est qu’on dise, qu’on parle de nous, ça aide à nous faire connaître ! ». Si nous continuons dans la voie de la dénonciation permanente, des citations à longueur de publications, nous ne faisons rien d’autre que d’augmenter le nombre de « clients » de ces propagateurs de l’antisémitisme. Pour l’instant, cette clientèle, bien que déjà trop importante, ne l’est pas vraiment dans l’ensemble de la population française.

Je pense qu’il serait plus efficace de s’adresser maintenant à cette majorité de Français qui justement, ne sont pas encore gagnés à ces idées d’antisémitisme virulent. Comment ?

Mon idée est que nous devons ramener à notre mémoire, à leur mémoire, ce qui s’est passé, en France, entre 1940 et 1944. Alors que l’état, gouverné par les Pétain et Laval, était antisémite au point de promulguer des lois anti-juives et de livrer des Juifs aux autorités allemandes d’occupation, des Français de toutes confessions, voire sans croyance quelconque, sans maîtres à penser, par simple humanisme, ont aidé ce qu’on appelle « Les Justes » à sauver de cette persécution, le trois quart des Juifs e France.

À partir de ce rappel mémoriel, on peut s’adresser aux enfants, petits-enfants et même aux arrière-petits-enfants de ces Français là et leur tenir ce langage : " Vos ascendants n’ont pas hésité à risquer des graves dangers pour sauver des Juifs, que bien souvent ils ne connaissaient pas. Ceux-ci, persécutés par le gouvernement de l’époque furent accueillis dans vos familles, nourris, logés, cachés et protégés de l’arrestation et du voyage sans retour dans les camps d’extermination. Pourquoi vous, les descendants de ces gens braves, courageux et déterminés, vous seriez prêts à les désavouer en suivant les idées des antisémites d’aujourd’hui ?

Nous vous appelons à venir avec nous pour dire « non », la France et l’immense majorité des Français ne sont pas antisémites. Ne restez pas passifs. Ne riez pas et n’applaudissez pas ces humoristes qui se moquent de ce que nous, les Juifs, appelons la Shoah. Car ce mot - qui pour vous n’est peut-être qu’un mot – contient et rassemble un ensemble d’horreurs, de comportements inhumains, d’actes barbares et d’une volonté programmée, qui assurèrent la mort dans la torture de plusieurs millions de personnes.

Parmi celles-ci il y avait parfois, le voisin, l’ami, le compagnon de vos grands-pères et grands-mères. Parfois, c’était le docteur qui a guéri votre père ou votre mère, quand enfant, il ou elle étaient victimes d’une maladie grave. Ce pouvait être l’instituteur, le maire de la commune, l’épicier, le garagiste, etc. La Shoah, c’est ça !

Ce n’est pas un mot parmi d’autres, banal et qu’on peut moquer. Quand on se moque de la Shoah, on se moque de toutes ces personnes qu’on retrouva en 1945, sous la forme de squelettes et de cadavres entassés dans les camps où arrivèrent les troupes alliées, et qui pourrissaient au soleil ou sous la pluie. Soldats de ces troupes qui pour enterrer ces squelettes et cadavres furent obligés d’utiliser des bulldozers pour pousser ces monticules de restants d’êtres humains dans les fosses creusées par des excavateurs. La Shoah, c’est ça aussi ! Peut-on rire de cela ?

Aujourd’hui, les Juifs de France, ont besoin de vous comme ceux de 1940 eurent besoin de vos ascendants. Et ils les trouvèrent. Est-ce possible encore aujourd’hui ?"

 

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01 février 2014

Dieudirit, les gens sont...

Peut-on rire de tout ?

Sans doute, oui. Mais avec beaucoup de retenue et sans intention de blesser. Les humoristes de talent racontent des histoires qui frôlent la vérité de près, mais ils n’attaquent jamais les personnes ni les peuples. Les lieux favoris du rire sont : le comptoir, le bureau, les réunions amicales ou familiales, la scène. En général les blagues arrivent quand il faut meubler le temps. Alors, qui n’a pas entendu un collègue lui dire, en le rattrapant par la manche : "j’en ai une  bien bonne, c’est l’histoire de…" Je remarque, d'ailleurs, que la plupart du temps, il s'agit d'une blague à caractère racial mais difficilement assimilable à du racisme, car elle met en scène des personnes qui, pour être différentes du narrateur, n'en sont pas moins des gens qu'il aime bien... même quand il ne le sait pas lui-même.

Les cibles du rire sont, dans le désordre et de façon non exhaustive, les femmes, le poids et la corpulence des gens, leur ethnie, les outrances administratives, les erreurs répétées qui deviennent de mauvaises habitudes, les pratiques religieuses, la politique. Quelques exemples : Rire de la météo n’est pas un problème, car si les météorologistes vous annoncent grand soleil quand il pleut des cordes, ils seront mouillés, tout comme vous. Rire de la mère juive n’est pas un souci, car c’est une démonstration d’amour qu’elle fait à ses enfants quand elle vous les présente dans leur poussette : lui, le médecin, il a trois ans ; elle, l’avocate, elle a cinq ans ; elle veut qu’ils réussissent mieux que la génération de casquettiers qui les a précédés. Rire des Belges, pourquoi pas mais sachez que les Belges savent rire aussi. Rire des hommes qui creusent des tranchées dans la rue en leur demandant s’ils cherchent du pétrole est une blague éculée. Rire au bureau de l’administration qui vous demande un bordereau en six exemplaires pour obtenir une gomme, c’est rire de la stupidité administrative qui dépense plus pour économiser moins. J’avais un ami antillais très foncé de peau qui était le patron de la recherche sur les radars dans une grande entreprise française. Quand on lui redemandait un document parce qu’un employé de bureau l’avait égaré, il répondait : « moi y en a pôv nèg ! » Ça, c’est de l’humour !

Nous pourrions multiplier les exemples mais mieux vaut s’en abstenir.

En fait on s’aperçoit vite que ce qui est risible, ce ne sont pas les gens – surtout pas en raison des horreurs qu’ils ont subies - mais les actes, les choses, les attitudes, les habitudes dont on peut rire ensemble, même si l’on se sent concerné. On peut rire quand les blagues ne visent pas à asservir l’homme, à le rendre ridicule, voire méprisable. Quand elles ne servent pas à le nier en tant qu’être humain, comme ce fut le cas pour Madame Taubira notre ministre de la justice. On comprend vite que se moquer des hommes au prétexte qu’ils sont nés d’une ethnie différente et qu’ils sont reconnaissables à la couleur de leur peau, d’une culture différente mais ô combien complémentaire à la sienne propre, qu’ils ont une histoire particulière de souffrance collective, confine très vite à la haine de l’autre, cet autre dans lequel on se reconnait un peu soi-même, victime ou bourreau, victime et bourreau. C’est pourquoi les véritables humoristes s’inventent un ou plusieurs personnages qui incarnent ces actes, choses, attitudes et habitudes, objets de la moquerie. Car il ne s’agit pour eux que de moquerie, pas d’animosité, pas de désobligeance, pas d’appel à la haine raciale. C’était le propre de Dieudonné, du temps où il se produisait avec Elie Semoun, un temps révolu. C’est le propre de chacun d’entre nous, quand bien même nous ne sommes pas des humoristes professionnels, voire des humoristes tout court.

Vous rencontrez une personne obèse ou très vieille, bègue ou handicapée d’une manière ou d’une autre selon les critères de normalité de notre Société parfois trop civilisée pour encore comprendre l’essentiel du sens de la vie, quelle sera votre attitude ? Se moquer n’est pas drôle et touche à la goujaterie, plaindre n’est pas coopérant, tenter d’aider – selon les moyens que vous aurez à votre disposition est mieux. Savoir en même temps que nous sommes tous handicapés d’une certaine façon, que nous sommes tous « les gens » de quelqu’un, les idiots de quelqu’un, les têtes de Turc de quelqu’un et que nous avons ou aurons tous un jour ou l’autre besoin d’une solidarité active, c’est encore mieux ! Vous rencontrez une personne Noire qui se fait insulter pour rien si ce n’est la couleur de sa peau, quelle sera votre attitude ? Une personne juive, asiatique, amérindienne, quelle sera votre attitude ? Je connais, moi, l’attitude des Français qui ont sauvé l’enfant juif que j’étais et que les nazis avaient condamné. Ils n’ont pas ri !

Vous êtes Blanc ? Coluche parlait de vous en disant : c’est l’histoire d’un homme … normal… blanc. Et vous avez ri parce que si l’homme blanc a souvent souffert de guerres ou d’exactions diverses, ce n’était jamais en raison de la couleur de sa peau, c’était toujours par intérêt. Le vôtre ? Non ! Celui des commanditaires du conflit qui se cachaient derrière les nobles notions de Patrie ou de Religion ! Coluche vous donnait une leçon. Vous auriez pu entendre, si vous aviez dressé l’oreille, ce qui était sous-entendu dans ses propos, son deuxième degré bien à lui : c’est l’histoire d’un homme … normal… noir. Ou asiatique, juif, amérindien ou tout simplement pauvre … car pour lui, tout homme naissait normal et c’est la Société qui se chargeait de l’abîmer ! Il plaisantait, faisait rire en se moquant des travers des gens, mais il a inventé le resto du cœur !

Desproges, lui, disait : je suis fier d’être de ce pays où les juifs courent toujours. Il parlait de l’animosité des nazis envers les juifs qui ne pouvaient pas s’empêcher de se singulariser en arborant une étoile au revers de leur veston… une animosité réciproque, disait-il… Voilà de l’humour !

Ça vous a une autre gueule que « Shoananas, heilisraël et autres crématoires…dommage » du sieur Dieudonné qui ne se contente pas d’être antisémite ; qui va jusqu’à, pour attaquer la République et son Président, dénaturer de façon vulgaire la chanson culte de la Résistance, le chant du départ : « François la sens-tu qui se glisse …, la quenelle ? ». Pauvre homme, son bras quenelle, c’est son handicap à lui !

Le  langage et les gestes du racisme.

Le raciste, tout comme le xénophobe, a besoin de signes de reconnaissance et de ralliement qui dépassent le simple salut et le drapeau. Cela tient-il à la pauvreté de son oralité ? Peut-être. C’est le langage de la haine en tous cas - la haine des autres et la haine de soi – souvent poussée à l’absurde : le pas de l’oie comme s’il était naturel de marcher ainsi – même Lénine voulait que l’on fasse deux pas en avant, avant d’en faire un en arrière ; le bras tendu quand nul arbre fruitier ne vous tend ses agrumes. Ces gestes sont des démonstrations (ou tentatives de démonstration) de force physique et mentale individuelle et collective à l’échelle du groupe – voire d’un pays quand le groupe a « réussi », ce qui est toujours provisoire. Ils sont non seulement destinés à regrouper les partisans du chef, mais aussi à faire peur aux opposants de ce chef. Revoir les foules immenses, bras tendu sur la place de Berlin quand Hitler chauffait ses troupes civiles et militaires fait encore froid dans le dos quand on connait le bilan de ces hommes dans le monde, à commencer par celui de l’Allemagne.

Ces gestes sont, en complément aux paroles et particulièrement quand ils sont exécutés à dessein en des lieux sacrés de Mémoire, des actes de provocation. Ce sont aussi des moyens d’auto-motivation dont le gourou lui-même a besoin tant il connait, lui,  l’inanité à terme de son combat. Il y a aussi dans ces gestes une part d’ivresse et de sensualité, voire de sexualité : plus le chef débande, plus du chef il branle, plus il tend le bras ! Dieudonné, ta quenelle branle bas. Branlebas de combat, ô Dieudo, ah ! Dieudo, c’est sans intention de te blesser que je t’offre ce poème écrit par un homme que tes propos condamnent pour la nième fois, je t’offre son humour qui dit tout l’amour qu’il portait à toute l’humanité :

Maudit soit le père
De l'épouse du forgeron
Qui forgea le fer
De la cognée avec laquelle
Le bûcheron abattit le chêne
Dans lequel on sculpta le lit où
Fut engendré l'arrière-grand-père
de l'homme qui conduisit la voiture
Dans laquelle ta mère rencontra
Ton père

Robert Desnos (poète français né à Paris le 4 juillet 1900, décédé le 8 juin 1944 au camp de concentration de Theresienstadt mis en place par la Gestapo dans la forteresse et ville de garnison de Terezín, aujourd'hui en République tchèque. Wikipédia)

 

Posté par WinnyLourson à 08:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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