Déferlantes et Ecumoire

04 avril 2017

Hommage et malentendu suite 4

Qu’elle est jolie, cette terre, sa montagne, en automne. Marcel est costaud. Il tient de sa grand-mère Rachel qui est capable de soulever, d’un coup de rein, un buffet Henri 2 rempli de vaisselle. Il tient aussi de son père et de sa mère qui faisaient de longues promenades à vélo et qui pouvaient enchaîner, les uns après les autres, les matches de basket. Il aime courir dans les prés, sauter les ruisseaux, soigner les animaux, faire pousser les légumes, ramasser les fruits. Il apprend à attraper des hannetons voletant en masse entre les branches. Nénette lui a montré quoi en faire : « Tu leur poses un long fil dans l’cul, pas, et tu les r’gardes quand y volent dans l’soleil. Ça décrit d’longues arabesques entremêlées. Au couchin c’est bin beau, pas ! »
Ma mère eut souvent du mal à convaincre des parents de lui confier leurs enfants. D’abord, l’incrédulité des futures victimes quant à leur avenir funeste était immense, surtout dans les familles juives implantées en France depuis des générations et dont, souvent, les hommes arboraient des décorations militaires au revers de leur veston. N’oublions pas le pacte de non-agression, signé le 23 août 1939 entre Staline et Ribbentrop, qui avait pris de court bien des républicains et même des membres influents du Parti communiste. Parfois, elle devait se montrer directe, brutale, envers ces pauvres gens : « Vous, les parents, leur disait-elle, votre sort est scellé. Vous serez arrêtés, séparés, emportés loin d’ici et sans doute êtes-vous déjà condamnés. Je ne vous ferai pas d’autre promesse que de tout tenter pour sauver vos enfants, réussirai-je, je n’en suis pas sûre, mais confiez-les moi, car ils auront plus de chances avec moi qu’avec vous ! » Qu’est-ce qui lui donnait l’autorité de tenir ce langage devant ces familles incrédules ? Certainement devait-elle retrouver son yiddish devant les unes et l’oublier devant les autres, parfois réveiller des souvenirs identiques aux siens, les faire rire dans cette atmosphère de détresse ou les faire pleurer :
Récit de Charlotte, extrait « La mort de ma grand-mère ! Je ne sais pas de quoi elle est morte, une histoire de rhumatismes, le lit était dans un coin, tous ses enfants étaient autour d’elle, il y avait beaucoup de musiciens. Mes oncles et ma tante, les plus jeunes, faisaient des études supérieures, sur la table du salon traînaient des petits opuscules en latin. Il y avait un grand piano à queue et mon grand-père avait épinglé une partition de Brahms, il jouait du violon… Un beau jour, mon grand-père a déclaré qu’il allait se remarier. Alors ma tante Féla l’a menacé de le tuer. Je me souviens de la scène, elle d’un côté du piano et lui de l’autre. Ils ont hurlé tous les deux et puis ça s’est calmé… »
Elle parlait, elle parlait, elle plaidait avec les uns, avec d’autres elle se taisait. Paris venait de vivre, les 16 et 17 juillet 1942, la grande rafle qui porte désormais le nom du lieu de l’internement, le Vélodrome d’Hiver, le Vel’ d’hiv. : 13152 Juifs dont 4115 enfants y furent provisoirement enfermés, avant de connaître Drancy d’où ils partiraient dans des wagons à bestiaux ne s’ouvrant que de l’extérieur, pratiquement sans eau ni commodités, vers Auschwitz et les chambres à gaz. 4500 policiers français avaient pris part à l’opération organisée par les Allemands qui se gardèrent d’y participer visiblement, propagande oblige. D’autant que cette rafle fut présentée par eux comme visant exclusivement les Juifs étrangers. Bien entendu il n’en fut rien et bien des Juifs français de longue date qui s’étaient montrés peu clairvoyants, voire un tantinet racistes vis-à-vis de ceux qui avaient fui le nazisme montant en Allemagne, Autriche et Pologne, vinrent par la suite compléter, avec femmes et enfants une moisson, jugée par l’occupant peu satisfaisante. Une cinquantaine d’autobus de la compagnie du métropolitain avaient été réquisitionnés avec leurs conducteurs, français eux aussi. Une honte. Le Vel’ d’hiv a été détruit vers 1960 et, à sa place, à l’angle des Boulevard de Grenelle et rue Nélaton dans le 15e arrondissement de Paris, ont été construits les locaux du ministère de l’Intérieur. C’est seulement en 1995, à la demande du Président François Mitterrand, qu’a été dévoilée une plaque en mémoire des victimes.
Boris fait, aussi, collection de doryphores, autres nuisibles. Il les attrape sur les feuilles de pommes de terre. Les pommes de terre. D’abord, il faut les planter. Cela se fait au printemps. Marcel tire Pompon par la bride, convaincu de l’importance de sa mission. En fait, sans sa participation, les sillons seraient plus droits. Raymond pèse de tout son poids sur les deux manches de la charrue. Il enfonce profondément le soc luisant dans la terre noire en lançant des mots dans un patois mi-savoyard, mi-percheron : « Hue ! Tout drêt ! Dria ! Hoo ! » De temps à autre, il arrête le cheval et ramasse une pierre qu’il jette sur un tas déjà haut, vers les sureaux. Les pierres ne manquent pas, en montagne. Ce sont des morceaux de roches qui se cassent et qui, peu à peu, dégringolent jusqu’au lac. Les pierres abîment le soc de la charrue. Avec les sureaux, Marcel fabrique des flûtes… et aussi, quand l’âme de l’arbuste a séché, il apprend à fumer.
Quand Marcel et Raymond ont fini les sillons, les femmes y enterrent les pommes de terre. Raymond explique à Marcel : « Bin, tu vois, ptit, avin, on y mettait les plus grosses. Ça f’sait d’plus beaux plins, pas ; mais d’nos jours, les belles patates, on les minge, pas ! » À l’automne, on les arrache. C’est dur. On creuse avec la binette. Toujours baissés, on fouille à la main, pied par pied la terre ameublie. On remplit les paniers en prenant garde de n’oublier aucun de ces précieux tubercules. Les paniers remplissent les sacs, les sacs le chariot et le chariot la cave. C’est là que Marcel apprend à jurer. Ça l’aide à supporter son mal au dos. Là-bas, dans la plaine, on gratifiait du nom de doryphore les soldats allemands. C’est vrai que la similitude était grande. Comme les panzers divisions, les doryphores arrivaient sans qu’on les voie venir, ils envahissaient un champ à une vitesse record, et ils consommaient les plants avant qu’ils n’aient produit. Dévorant ainsi quelques kilos de feuilles, ils privaient le village de quelques tonnes de patates.
Et puis, doryphore, ce n’est qu’un mot. La Résistance des peuples à l’occupation, où qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, ne commence-t-elle pas par un élan verbal ? L’élan verbal est dangereux. Il reflète un état de pensée profond qui, toujours, le dépasse. Il est recruteur et génère l’action. C’est pour ça que les totalitarismes, qui profitent de l’immobilisme des peuples, exigent que se taise le populaire.
C’est grâce aux pommes de terre, au blé, au foin, aux légumes et aux fruits, que Marcel a appris que tout ce qui pousse demande un effort. Que la nature ne donne rien pour rien et que, si cela paraît arriver, parfois, ce n’est qu’une illusion : « Quand la nature nous donne c’t’illusion, dit Lili, c’est juste pour nous donner l’goût d’elle-même, pas. Ainsi d’la noisette et d’la fraise des bois. D’la myrtille et d’la mûre. Ainsi d’la plus belle des fleurs qui pousse su’l’fumier. Et quand la nature nous a donné, une fois, rin qu’une seule, envie d’elle-même, nous la sauvegardons. Non, la nature n’donne rin pour rin, mais tout ce qu’elle te donne est récompense, pas ! »
Même le tabac. C’est marrant, le tabac. Marcel n’a jamais compris pourquoi les Pegaz cultivaient un champ de tabac. Cette plante pousse en larges feuilles, un peu comme un bananier qui n’aurait pas de tronc. Il se souvient des bananiers. Il en a vu au jardin des plantes, à Paris. Il était tout petit. C’est son papy qui l’avait emmené. Son papy avec son drôle d’accent. Le chariot, toujours tiré par ce bon Pompon, arrive sous le vantail du grenier. Marcel aide à passer un fil de fer au travers des tiges dures et filandreuses. Quand le fil est plein, il est suspendu au-dessus de la paille et du foin entre deux poutres. Les feuilles fanent, tête en bas, se fripent et finalement se dessèchent. Mais contrairement aux autres feuilles, celles des arbres par exemple, qui une fois desséchées s’en vont en lambeaux et deviennent poussière, les feuilles de tabac devenues brunes et fripées, restent entières et conservent une certaine souplesse.
« Le tabac, pense Marcel, ça semble ne servir à rien puisque sa destination est de partir en fumée. » Le tabac c’est peut-être le Juif de la race légumière, me suis-je dit après mon retour à Paris, à la Libération. J’ai appris aussi, mais tout dernièrement, que le tabac sert à chasser certains nuisibles. Va savoir ! Mais je n’en suis pas là. J’ai huit ans, puis neuf ou dix, puis onze ou douze et bientôt treize. Je vis au rythme des saisons sur ma belle montagne.

J’étais parti à Lyon pour échapper au harcèlement de mon curé qui réclamait mon acte de baptême. Puis, j’étais revenu à Le Montcel pour échapper aux lois raciales renforcées. Mais Albert avait disparu. J’avais 12 ans, lui en avait 11. Déjà, couraient des bruits que nous savions être la réalité des camps. Et le curé qui m’aimait bien maintenant qu’il m’avait baptisé était moins dangereux que les sbires de Klaus Barbie.


30 mars 2017

hommage et malentendu suite 5

Pour Albert, ce n’était pas le cas. Lui était seul chez les Massonnat d’amont, tout comme j’étais seul chez mes Pegaz. Rien, dans sa présence, dans son mode de vie égal au mien, ne pouvait attirer l’oeil des sbires de la Gestapo lancés à la recherche des enfants juifs cachés. Rien, si ce n’est son refus obstiné d’aller au catéchisme. C’est pourquoi j’ai tout de suite pensé que notre curé n’avait pas été pour rien dans sa disparition.

Ohé partisans, ouvrier et paysan, c’est l’alarme !
Des gens courageux pour cacher des enfants… des patriotes, les Savoyards de Marcel ! Sa mère arrive sans crier gare et parle à Marcel d’un monde inconnu de lui, d’un monde peuplé d’un père, d’un grand-père David et de sa femme, Loniè. Il ne comprend pas pourquoi elle ne dit pas grand-mère. Plus tard, il saura qu’aucune belle-mère, aussi gentille soit-elle, ne peut remplacer la maman qu’on a connue et aimée. Qui sont ces fantômes surgis de la nuit, surgis d’un passé lointain, surgis de l’oubli ?
Après la guerre, bien longtemps après, parce que ce livre osait lui dire quels sentiments je nourrissais pour elle et pour mon père, ces héros qui n’avaient jamais été mes parents, elle devait me raconter, pour raviver mon amour filial : 

Récit de Charlotte, extrait : « L’air scandalisé de ma mère (donc ma grand-mère véritable que je n’ai jamais connue - note de l'auteur), quand on est allé chez mon oncle et qu’elle a vu un lit pour deux. Elle a dit : C’est inimaginable, on vit ici comme le concierge de la rue Nowolipie ! Comme le stritch ! (un voyou !) » Ou encore : « Le jour de mes seize ans, c’était en 1929, ma mère m’a habillée en bois de roses avec un joli chapeau, et elle m’a dit : « Écoute, aujourd’hui, tu ne vas pas venir au marché ,tu vas aller te promener avec ta copine Katz ». À mon retour, elle avait eu une crise sur le marché, on avait appelé l’ambulance et elle avait été transportée à l’hôpital Rothschild. Mon père était complètement désemparé et moi j’étais doublement malheureuse parce que j’avais les remords d’être allée me promener. Elle était magnifique, on aurait dit une poupée jaune clair. Je n’ai jamais entendu hurler comme j’ai entendu hurler ma mère pendant qu’on l’opérait. Une infirmière m’a dit : " Oh là-là ça va mal, son pouls bat à 130, allez vous coucher, vous êtes fatiguée..." On m’a réveillée pour me dire que ma mère était morte… J’étais enceinte. Dans un petit salon de thé, au métro Pyrénées, papa nous a présenté Loniè : « Je me marierai quand tu auras accouché. Avec l’aide de Dieu, tout se passera bien »… Elle, elle s’en occupait merveilleusement. S’il est resté en vie aussi longtemps, je peux dire que c’est grâce à elle. La mère d’Hélène était la tante de ton père, et, quand il est parti faire son service militaire, il lui a écrit une carte postale, ou je ne sais pas, une lettre, mais elle ne savait pas lire le français. Elle m’a fait appeler et moi, pendant plusieurs mois, j’ai correspondu avec ton père, pour elle. En son nom. Et quand il est venu en permission, il voulait savoir qui était la personne qui écrivait, et elle a envoyé Marie me chercher. Et moi je suis arrivée, j’étais en train de faire la vaisselle, Je me suis amenée et puis je l’ai vu derrière la porte et il m’attendait. Alors il m’a dit : « C’est vous qui écrivez les lettres de ma tante » ? J’ai dit oui. C’est comme ça qu’on a fait connaissance pour de vrai. Et c’est là qu’il m’a emmenée pendant sa permission faire une balade au bois. »


Il se souvient vaguement, Boris-Marcel, quand il était encore Maurice, qu’ils ont été plus nombreux, dans la famille. Elle ne lui parle jamais, par exemple, de sa grand-mère Rachel, de son oncle Albert, de son parrain Adolphe, de son grand-père Lazare. Qu’aurait-elle pu en dire ? L’un était mort, deux étaient prisonniers en Allemagne, l’autre était restée à Paris où elle se cachait dans un galetas et ne donnait, évidemment, pas de nouvelles. Le dernier résistait dans une ville pleine de traboule, Lyon.
Elle ne lui parle pas, non plus, de Mémé et Pépé Ravari, de leurs trois enfants. Ses deux frères et sa soeur Ravari. Mémé et Pépé Ravari portent le numéro 3 dans l’ordre de ses pépés et mémés. Mémé Pegaz porte le numéro 4. Ils viennent, dans l’ordre chronologique, après Lazare et Rachel, les parents de son papa qui sont à égalité avec David et Loniè, le papa et la belle-mère de sa maman. Il les a laissés là-bas, près de Paris, à Herbouvillier, commune de Choisel. Lazare et Rachel, David et Loniè, Mémé et Pépé Ravari, Mémé Pegaz, je les confonds, non pas dans les personnes – chacune d’elle est bien présente à mon esprit –, mais dans l’amour posthume que je leur porte. Dans le regret que j’ai de les avoir perdus. C’est comme pour mes mamans et mes papas. Il y a les miens, les vrais, et il y a Lili et Raymond Pegaz. Les uns après les autres, ils furent mes parents. Mes frères et soeurs de lait, Denise, Michel et Yvon Ravari, puis Dédé Pegaz, et puis encore Nénette qui tiendra toujours une place à part dans mon coeur, me vinrent avant ma soeur biologique. Après la guerre, mes camarades, pour la plupart, manquaient de famille. J’aimerai toujours toutes mes familles. L’amour filial et fraternel est un amour immense. On peut le partager sans jamais frustrer qui que ce soit. Il faut seulement le faire avec le tact qui convient. Les aimer tous et en être aimé sans provoquer de jalousie. Point !
À partir de ses deux ans, Boris qui n’est pas encore Marcel est en nourrice chez sa mémé Ravari, à Herbouvillier. Il y restera jusqu’à six. Il ne voit ses parents que le week-end, quand ils viennent camper et faire du sport au camp naturiste de Talou, à Choisel, distant de deux kilomètres. Il a la chance d’avoir des parents modernes. À sa naissance, tous deux travaillent. Non seulement sa maman travaille, mais elle étudie. Elle fait son droit. Son père, lui, est bachelier.

Ma mère est arrivée en France vers l’âge de treize ans sans comprendre un mot de français. Elle doit abandonner l’école à seize, malgré des résultats scolaires brillants, pour s’occuper de David et d’Albert, son père et son frère, parce que sa mère, Marie, est morte. En même temps, elle travaille dans une étude d’avocats, ce qui lui permet d’obtenir une médaille d’avoué, l’une des premières, décernées, en France, à une femme.

Mon père, Aisik – Isidore Winnykamen le bachelier, était promis aux postes les plus en vue du monde du commerce et de l’industrie. Mais il est le fils de Lazare, un Bundiste, un révolutionnaire antisioniste en fuite, un condamné à mort dans sa Pologne natale, alors province de la Grande Russie, coupable d’avoir manqué la révolution du Palais d’Hiver en 1905. Émigré en France, il passe ses nuits à couper des tiges de chaussures et ses jours à militer pour la Révolution et l’internationalisme prolétarien. À ce moment-là, ce n’est pas simple d’accueillir en France, pays de la liberté, tous ceux qui fuient la montée des fascismes. Il faut leur trouver du travail, un logement, des papiers, il faut lutter contre d’autres Juifs qui ne les acceptent pas, qui craignent qu’avec leur accent, leurs habitudes, pour certains leur rite religieux particulier ou leurs vêtements ostensible, ils amènent un regain d’antisémitisme. Cette crainte sera en partis fondée. Alors le bachelier s’est fait maroquinier. Il travaille à domicile avec son père. Moi, je me revois très jeune, mais quand ? Assis sous la machine à coudre de ma grand-mère qui rassemble les deux parties des goussets d’une série de sacs à main. On m’a montré un autre jeu. J’ai en main une paire de ciseaux et je coupe les fils. Comme récompense, je pourrai jouer, après, avec les bobines vides qui, à cette époque, sont en bois.

20 décembre 2016

hommage et malentendus suite 3

Heureux,caché,vont-ils ensemble ? Je suis venu me cacher en ce lieu que lui a dû quitter pour se cacher ailleurs. Je suis heureux là où lui aurait eu tout pour l’être. Quelle drôle de vie ! Au-dessus de Cluses, Haute Savoie, et depuis le petit village de Brizon, on monte vers l’enhau (l’amont), face au Grand Bornant et au massif des Glières. Le berger des villages d’ava (l’aval) y mène pâturer les bêtes dès la belle saison. Dans la Yaute comme en Savoie, on appelle bêtes, les vaches. Elles broutent des herbes qui appartiennent à tous, sans barrière ni clôture. Enhau, la route se perd dans les alpages. On ne va pas plus loin sans galoches. Comment mieux se cacher ? Nénette, il est passé par là, ton petit fiancé, en mars 1943, pour fuir le S.T.O., le Service du travail obligatoire en Allemagne.
La moitié du pays s’appelle Pegaz. L’autre moitié, ce sont les Massonnat. Il arrive à Marcel, parfois, d’être pris d’une sourde angoisse. Cela se produit souvent après les rares visites d’une grande dame brune qu’il reconnaît à peine, sa maman véritable. Ce dont il se souvient, c’est que c’est elle qui l’a conduit jusqu’ici. Avec Berthe, qui reste chez les Massonnat d’ava (ici, on dit reste pour habiter et ava pour en bas) et que, pour des raisons de sécurité, on appelle la petite Massonnat d’ava. Boris, devenu Marcel, est le petit Pegaz. Il y a, aussi, Albert, mais celui-là, Marcel ne se souvient plus de son arrivée. C’était plus tard et cela s’est passé si vite ! D’un coup, il était à l’école, venu d’on ne sait où, avec son accent pointu. Il n’était pas venu avec la grande dame brune, ma Charlotte de mère. Elle ne l’avait pas déposé chez les Massonnat d’enhau, – il sera quand même le petit Massonnat d’amont, ou d’enhau – quand elle était venue rendre une courte visite aux Pegaz et aux Massonnat d’ava, et embrasser son fils et Berthe. Mais alors, qui l’a amené ?
La grande dame brune, qu’elle était belle et qu’elle sentait bon, une véritable déesse, ma maman à moi, ne venait jamais pour, seulement, me rendre visite. C’était une dame très importante. Elle parlait plusieurs langues avec une élocution rapide d’avocat – c’était presque son métier, avant guerre elle était clerc d’Avoué. Elle parlait le français, sans accent – même pas celui de la Savoie. Polonaise d’origine, elle comprenait l’allemand mais savait n’en montrer rien ; bien sûr, elle parlait le yiddish, aussi et comprenait encore le polski et le russe. Elle savait être convaincante. Plus l’ennemi était coriace et plus elle savait y faire.


Récit de Charlotte, extrait : « Enfant juive en Pologne, c’est déjà un combat ! Je me revois à Varsovie, Rue Nowolipie, une rue marchande avec des boutiques de mode et de tissus, des schmatès. Un grand appartement dans un immeuble en hauteur, avec une cour. Au fond, des étables et des quantités d’hommes qui ne travaillaient pas, qui étudiaient la Thora à longueur de journée. C’est les femmes qui travaillaient. Ah ! Le dîner de Pâques ! Pour faire cacherout, chacun descendait ses ustensiles de cuisine, les cuillères et tout ça, quel remue-ménage ! Nettoyer dans les plus petits coins pour qu’il n’y ait pas une miette de pain qui reste, c’était très curieux car nous étions une famille assimilée. Mais, c’était des trucs qui couvaient, des traditions qu’on conservait… Nous, les gosses, étions nombreux à jouer dans la cour. Parfois dans la rue. Il y avait le paquet de gosses goyim et le paquet de gosses juifs, on courait en s’insultant : « yasous, yasous » et les autres répondaient « matsous, matsous ! ». « Yasous pour non-juifs ou mécréants ou antisémites, matsous pour Juifs ou mécréants ou youpins. Parce que matsous, c’est Pâques. Il y avait des bagarres. Et moi, toute petite, je courais derrière les autres ! »


L’occupation générait la Résistance. On tuait dans les deux camps mais, si la mort était la même, les motifs et la manière n’étaient pas identiques. Ma mère avait conscience que dans ce combat, il n’y avait pas d’adversaires, il n’y avait que des amis, parfois appelés camarades ou copains, ou des ennemis. Son maintient, sa prestance, l’aidaient sans doute dans ses négociations avec les hommes. Ceux en civil des commissariats et ceux qui étaient en uniforme français ou allemands. Elle subjuguait, de sa prunelle et de son déhanchement, ceux qui surveillaient les sorties des gares où selon la mission qui lui était confiée, elle passait une valise contenant des tracts ou des armes, ou tenait par la main quelques enfants. Jamais les deux à la fois. Mais, plus le temps allait et plus sa mission se précisait. Toutes ses qualités, particulièrement sa perspicacité et sa capacité de juger, en très peu de temps, ses interlocuteurs, l’avaient fait nommer, au sein du Parti communiste clandestin de Lyon, à un poste de responsabilité dans le M.N.C.R. (Mouvement National Contre le Racisme créé en réponse au Statut des juifs de Pétain), dont elle fut une pièce importante.

La Résistance se fixa, comme l’une de ses tâches prioritaires de sauver le maximum d’enfants juifs en les confiant un par un, à moins que ce soient des fratries, à des gens courageux qui, les feraient passer pour des membres de leur foyer. D’autre part, le M.N.C.R. imprima deux journaux : J’accuse en zone occupée et Fraternité en zone sud et fabriqua de faux papiers et de fausses cartes d’alimentation. Dès octobre 1942, J’accuse publiait des témoignages sur l’extermination massive des Juifs déportés en Europe de l’Est et Fraternité ne demeurait pas en reste. Le M.N.C.R participa, au sein de la M.O.I. et de l’U.J.R.E (l’union des Juifs pour la Résistance et l’entraide), à la résistance armée contre l’occupant. Ce n’est pas minorer les autres organisations de Résistance spécifiquement juives, dont je reparlerai plus tard, que de dire que la M.O.I. et l’U.J.R.E. menaient un combat plus idéologique et antifasciste qu’elles. Qui étaient-ils, ces résistants qui anticipèrent, il faut le dire, l’action qui allait devenir la Résistance française ? Principalement des communistes juifs immigrés qui s’étaient donné pour rôle de s’opposer au statut des Juifs de Pétain. Notons au passage le courage et la vision politique qu’il a fallu à ces hommes et ces femmes pour créer un mouvement antiraciste en pleine tourmente nazie dans le deuxième pays d’Europe ayant édicté des lois antisémites comme fondement de sa politique, et le nommer « Mouvement contre le Racisme », avec un R majuscule. Le racisme du moment, c’était essentiellement l’antisémitisme, mais ces Résistants avaient compris que d’où qu’il démarre et quelle que soit sa cible événementielle, le racisme ne peut que s’étendre et provoquer du racisme en retour. Je suis assez fier de ma mère, on le serait à moins.
Nous disperser, nous les gosses, alors que les nôtres étaient promis au massacre, c’était minimiser le risque. Bien sûr, certains d’entre nous seraient pris ! Mais d’autres ne le seraient pas. Avec ces familles d’accueil, ma mère parlait français sans autre accent que celui de Paris. Les paysans, parfois, la taquinaient en lui répondant en patois. De mauvaises langues osèrent protester, après la guerre, arguant du fait que ces sauveurs aient été payés. De telles inepties ne peuvent que m’étonner. Certes, cela fut souvent le cas. Il y eu même de rares brebis galeuses qui allèrent jusqu’à dénoncer leurs pensionnaires quand ils ne purent plus payer. Mais dans l’ensemble, les Français, majoritairement chrétiens, fils et filles de la Révolution française et de la Laïcité que tous les peuples nous envient, se montèrent dignes de leur héritage. Eh puis, recevoir de l’argent, où est le mal ? Élever un enfant coûte. Il est rare que le courage rende riche. Par quels réseaux nationaux et internationaux d’aide – je pense particulièrement au J.O.I.N.T américain dont je reparlerai plus tard avec la Résistance juive et les Juifs dans la Résistance –, venait l’argent nécessaire n’est pas, non plus, mon problème. Encore heureux que ces organisations, ces réseaux et ces mécènes aient existé. Qui peut voir en mal le fait qu’une famille d’accueil soit remboursée de ses frais ? Certainement pas moi. La mienne m’a sauvé la vie au risque de la sienne. Qu’elle en soit remerciée. C’est aux Pegaz et aux Massonnat que je dois, non seulement d’être vivant, encore, mais d’avoir retrouvé Berthe l’an passé à Jérusalem où elle occupe un poste important au Musée de la Mémoire, le Yad Washem (Souviens-toi). Les parents de Berthe et les miens, Résistants, luttaient ensemble, les armes à la main, dans le réseau Carmagnole de la M.O.I. (Main d’oeuvre immigrée) de Lyon, réseau comprenant, à Nice des Italiens et des Juifs, dans le Sud-ouest des Espagnols et des Juifs, et ailleurs, notamment à Paris, une très forte proportion de Juifs immigrés. Ils s’étaient mutuellement juré que si l’un des couples était pris par la Gestapo – ils ne se faisaient aucune illusion sur ce qui leur arriverait alors –, l’autre adopterait l’orphelin. Ce serment fut échangé un soir, quand mon père s’évada pour la seconde fois en faussant compagnie aux sbires de Klaus Barbie, après une cavale inouïe. Berthe est donc, en quelque sorte, ma grande soeur, la petite Massonnat d’ava.

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19 décembre 2016

Hommage et malentendus (suite 2)

... le texte de ma famille Pegaz, ma famille d’amont :
– C’est mon témoignage sur ma vie d’enfant chez toi. Il est destiné au Yad Vashem, l’organisme créé par le gouvernement israélien pour reconnaître et honorer les non-Juifs qui ont sauvé des Juifs pensant la seconde guerre mondiale. Lis-le et dis-moi si, avec le temps, je n’aurais pas égratigné la vérité.
– Eh bin je l’lirai demain à Aix, me répond Lili.
– Pourquoi à Aix ?
– J’rentre à l’hôpital pour quelques examens.
– C’est grave ?
– Si c’est grave, je l’saurai bin assez tôt, pas ! Allez, on appelle Dédé et on va minger un bocon et boire un tio coup ! Dédé ! Y a l’Marcel qui nous a rendu visite. Viens !
Dédé est arrivé presque aussitôt. On a parlé de tout, de rien, comme si nous nous étions quittés la veille, de son travail à la poste où il a repris les tournées de Raymond, de mes souvenirs d’enfant que son âge tendre ne lui avait pas permis de partager, de
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tout mais pas de maladie. Lili est contente de nous voir ainsi, tous les deux. Son fils et celui qu’elle a élevé comme tel. Je sens bien qu’elle est fière de ma venue, fière de n’avoir pas été oubliée par ce monsieur de la ville que je suis devenu. Un comble, c’est elle qui dit merci. La journée se passe, je remonte dans la voiture, retour à la ville. Demain, j’attendrai l’heure convenable pour appeler Aix-les-bains et prendre de ses nouvelles.
Je n’ai pas eu le temps de le faire, mon téléphone a sonné :
– Allô ! Je suis bien chez Maurice Winnykamen ? Je suis le neveu de Lili Pegaz. J’ai lu votre manuscrit que j’ai trouvé sur la table de chevet de ma tante. Comment ! Cela s’est passé il y a cinquante ans ! Elle a sauvé un gosse, et nous n’en savions rien !
– Comment, vous n’en saviez rien ! Elle ne vous a rien raconté ?
– Rien.
Lili n’avait rien dit, et j’en eus la preuve par nombre de coups de fil que je reçus ce jour-là. Toute la famille appelait de France et de l’étranger. Les mots étaient les mêmes : « Comment, ma mère, ma cousine, ma tante, ma… Comment, elle a fait ça et ne nous a jamais rien dit ! »
J’ai répondu à chacun, à chacune : « Lili, Raymond, Renée et Mémé Pegaz, sont des héros. Mes héros et vous pouvez en être fiers. Mais bien plus que cela, en ne se vantant pas de leur parcours résistant, ils ont additionné le courage et la modestie. Le courage des résistants anonymes et la modestie des vrais chrétiens. Ce sont des gens exceptionnels, mais ne le dites pas à Lili, elle vous engueulerait ».
Lili est sortie de l’hôpital. Tout allait bien, enfin, pour son âge. Je l’appelais et je lui racontais les coups de fil des autres. Elle me répondit :
– Bin en v’là une histoire. Il fallait bin l’faire, pas ! Si t’avais été grin, t’en aurais bin fait autant !
Pas si sûr, Lili, pas si sûr. Aurais-je eu ce courage-là ? Mais en me prêtant un peu du tien, tu m’as mis à ton niveau, à celui de Mémé, de Raymond, de Nénette et de son gentil fiancé, au niveau de tous les Résistants. Quel beau compliment, quel cadeau m’as tu fais là, merci, Lili.
Le manuscrit est devenu livre. C’était mon témoignage. Nous avons attendu la date pour la cérémonie de remise des quatre Médailles des Justes parmi les Nations à la famille Pegaz. Et puis ce jour tant attendu, le 7 avril 2001, est arrivé. Trois médailles furent décernées, hélas, à titre posthume. Mais Lili était là, pour la quatrième, en personne.
Ce témoignage, lisez-le. C’est elle, c’est Lili, ma mère adoptive, et avec elle toute ma famille Pegaz, que je vous confie.

II Ami, entends-tu le bruit sourd d’un pays qu’on enchaîne ?
« Je me prénomme Maurice, Boris ou Marcel. Boris dans ma mémoire, Maurice à la ville et Marcel à Le Montcel. Mon nom : Winnykamen ou Winny ou Pegaz ou Bronzin ou… Je change si souvent… »
J’ai bientôt huit ans. Je suis un hors-la-loi. Un enfant caché. Avant, je vivais à Paris. Puis près de Paris, à Herbouvillier, dans la Vallée de Chevreuse. Puis à Lyon. C’est là que, devenu clandestin, j’ai inventé Boris. C’est sûrement pour ça qu’on m’appelle Marcel.
Étonnez-vous, alors, que je parle de moi à la troisième personne. Les Savoyards sont des gens courageux. Il faut être courageux pour cacher des enfants juifs entre 1941 et 1945, en France. Il faut être patriote. Les Pegaz sont des patriotes !
Des patriotes résistants, des résistants sans armes autres que leur charité, car ce sont des chrétiens, leur haine de l’injustice et leur amour de l’humanité.

Marcel admire sa montagne. Elle s’appelle Les Alpes. Les Alpes du Dauphiné. Sa région, c’est la Savoie. Son village : Le Montcel est situé entre le Mont Revard, en haut et Aix-les-Bains, en bas. Une route mène de l’un à l’autre. Pour les gens d’ici, c’est la route. De chez lui, on aperçoit la Dent du Chat. Ici, on dit la dent. C’est plus court. Juste avant la dent, s’étale le lac du Bourget qui baigne Aix. C’est beau ! Vus d’ici, les bateaux à voiles sont si petits, les barques de pêches sont comme des tirets sur l’eau. Le long de la route, les rares maisons sont en pierre avec des murs épais et des toits de lauze ou de tavillons. Les tavillons sont des palettes de bois taillées comme des tuiles. Les lauzes sont en pierre. Le Revard, pour Boris-Marcel, c’est le sommet du monde. Après, le monde redescend sur Chambéry. Qu’il est joli ce village savoyard, Le Montcel ! C’est le village des Pegaz. Il est, dorénavant, le sien, également. Son nouveau nom, c’est Pegaz. Marcel Pegaz.
Quel crime avais-je commis, pour vivre hors la loi entre huit et douze ans ? Mon crime avait été de naître juif. Moi-même, je l’ignorais mais les bourreaux, eux, le savaient depuis toujours. Juif ! J’ai davantage pratiqué mon église que les synagogues. Juif ! Je ne suis pas croyant. L’aurais-je jamais été que je ne le serais plus. Juif ! C’est un titre que je ne revendique pas, mais dont jamais je ne rougirai. Pensant à d’autres enfants juifs qui, à plus de onze mille et quatre cent, disparurent de France vers les camps de la mort, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre. Il se trouve que, par les hasards de la vie, car la naissance est le plus grand des hasards, je faisais partie de ce peuple-là, les Juifs. Ce qui me sauva, c’est que Le Montcel n’a fait partie de la zone d’occupation
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allemande qu’à partir du 8 septembre 1943, suite à la chute de Benito Mussolini. Avant, en vertu de l’armistice signé le 24 juin 1940 à la villa Incisa près de Rome, les Italiens n’occupaient, et encore partiellement, qu’une zone réduite du territoire français, d’environ 800 km² comptant 4 départements (Alpes-Maritimes, Basses-Alpes (devenues les Alpes-de-Haute-Provence depuis 1970), Hautes-Alpes, Savoie) et 28000 habitants. Menton, cas à part, fut annexée de facto à l’Italie. En fait, les Italiens se contentaient de tenir garnisons dans les villes, notamment à Aix – les-Bains, Grenoble et à Chambéry, ne montant que rarement dans la montagne. De crainte, sans doute, d’y faire de mauvaises rencontres. « C’est après le 11 novembre 1942, quand, en représailles au débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands occupèrent la zone libre, qu’une zone d’occupation italienne en France plus conséquente fut établie par voie d’accords entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les Italiens, vieux rêve, aspiraient à étendre leur zone d’occupation à toute la rive gauche du Rhône et à la Corse. La ville de Nice, par exemple, fut alors occupée par les Italiens, et le resta jusqu’au 8 septembre 1943. Les territoires de l’ancienne zone d’occupation italienne furent libérés des Allemands en septembre 1944. »

Marcel aime aussitôt le Montcel. Il y trouve une autre maman : Lili, un autre papa : Raymond, une autre mémé qu’il n’appellera jamais autrement que Mémé, une grande soeur : Renée que la famille appelle Nénette. Avec la Denise de sa mère Ravari, sa nourrice d’avant, ça lui fait déjà deux soeurs. Il apprend que Raymond à un frère : Jean, qui est prisonnier en Allemagne. Nénette a un petit fiancé qui, un jour disparaîtra et dont on ne parlera plus. Il s’est caché, lui aussi. Près du plateau des Glières, dans la Yaute. Il a changé de Savoie.

06 décembre 2016

Hommage et malentendus, suite

 

... J’ai un peu peur comme chaque fois que je reviens au pays. Mon désarroi augmente à chaque virage, comme vivifié par l’air pur que je retrouve et que j’inhale avec ivresse. L’air pur de chez nous. J’ai du mal à respirer. Tant pis pour le froid, j’ouvre ma vitre en grand. Et puis, comme j’arrive en vue du village, comme je longe le pré où je menais nos bêtes, comme j’entends le murmure du ruisseau à truites, c’est carrément l’angoisse.
Qui sera là ? À chacune de mes visites, il manque quelqu’un. Quelqu’un parti rejoindre tous ceux que j’ai connus. Tous ceux que j’ai accompagnés, dans le temps, enfant de choeur de notre église, jusqu’au petit cimetière rural. Quelqu’un que j’ai aimé. Qui m’a aimé, moi, l’enfant caché, l’enfant traqué, l’enfant juif, l’enfant.
Et plus le temps passe, plus ma peur grandit, inversement proportionnelle au nombre de vivants qui me resteront à aimer. À qui remettrai-je cette enveloppe que j’ai cachetée pour en finir avec mes corrections, avec ce perfectionnisme un peu ridicule qui ne me laissait aucun repos, cette tentation de modifier un mot, une phrase, un paragraphe ? Avec ce
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faux prétexte que je me donnais pour retarder ma visite. À qui donnerai-je ce manuscrit, tout le livre de mon enfance, ici, à Le Montcel, entre 1940 et 1945 Qu’il est difficile d’affronter l’émotion de son propre passé.
Je suis sur notre route. Celle qui tourne le dos au lac et conduit au Mont Revard. Comme souvent, quand je suis au volant de ma voiture, je soliloque : « Nous sommes riches, aujourd’hui. Assez riches pour saler le bitume, en hiver. Ainsi, la route, parfois couverte de son manteau frileux, parfois sèche et galeuse, souvent humide et nappée de reflets, reste toujours blanche. Jusqu’au printemps. Blanche et antidérapante. Pour gagner en efficacité, nous perdons en diversité. En beauté. Le blanc du sel, ce blanc froid, est un blanc sale. Dans le temps, elle savait changer de parure, la route. Elle était blanche, couverte de neige ; noire, noyée sous la pluie ; mordorée, maculée de boue ; gris acier, sous le verglas ; pauvre route ! Pour la saler, il aurait sans doute fallu donner un ticket de rationnement ! »
Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Cet air trotte dans ma tête. L’air et bientôt les paroles. C’est le chant qui a remplacé pour moi celui du Maréchal. Le chant des Partisans. Je le fredonne en sourdine, en recherchant les mots. Et les mots me reviennent. Alors, je les scande. Puis, je siffle. Je siffle comme l’ont voulu Kessel et Druon, ses paroliers, et Anna Marly, sa compositrice. Je chante et je siffle, maintenant, sans même y penser. Mon esprit est ailleurs, loin, si loin.
Voilà le virage qui entoure la maison, avec à mi-courbe, la petite route, presqu’une impasse, qui
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menait chez la Céline. Mais la Céline n’est plus et son café, transformé en appartement, appartient maintenant à quelqu’un qui travaille à Aix-les-Bains. Le boulodrome a disparu, c’est aujourd’hui un jardin potager, effet de la rurbanisation. Voici, à gauche, le verger des Pegaz et à droite, la grille devant l’étroite terrasse en béton que le papa de Raymond a coulée et sur laquelle il y a toujours le banc de Mémé. Je suis arrivé.
Au bruit du moteur, une dame âgée est sortie de la maison. maison. Mon Dieu ! Lili ! Maman Lili, comme tu es changée ! Nous sommes maintenant face à face, les yeux dans les yeux, je te reconnais. Au fond de cette figure ridée, il y a l’autre visage, celui de la jeune femme qui me couvrait de baisers, une frimousse jeune, riante. Pourtant l’époque ne se prêtait pas à rire, mais tu avais vingt ans. Chrétienne, tu avais dit non à la guerre, non à l’occupation, non à la chasse au Juifs, non à la déportation des enfants. Ta résistance, à toi, avait consisté, précisément, à en accueillir un, de ces enfants traqués, à l’élever comme le tien, et cet enfant, c’était moi. Toi aussi, tu m’as reconnu : « Ah ! Marcel ! » Oui c’est bien moi, ma chère Lili. Si tu savais comme le prénom que tu viens de prononcer, mon prénom d’avant quand je n’étais plus Maurice et pas encore bien moi, quand j’étais ton p’tit Pegaz, un Savoyard, si tu savais combien il m’a ému ! J’ai envie de pleurer. Je suis ici grâce à toi. J’ai honte. Il y a si longtemps que je ne suis pas venu te voir. Mémé est morte. Son fils Raymond, ton mari, mon père adoptif, aussi. Renée également, la petite soeur de Raymond et mon amour d’enfance. Moi qui l’ai tant aimée. Et ton beau-frère Jean dont on parlait tant, l’absent qui était prisonnier en Allemagne, il est revenu, s’est marié, a
eu deux enfants et est parti à son tour. Tu es la dernière, Lili. Non, Dédé est vivant, lui aussi. Il est grand-père, maintenant, ce bébé que tu nous avais fait en 1943, que j’ai porté dans mes bras. Mais Dédé ne me reconnaît pas. J’ai quitté Le Montcel trop tôt pour qu’il se souvienne de moi. Je ne me souviens plus, moi-même, de la dernière fois que je l’ai vu. Dédé et les enfants de Jean, la pharmacienne du coin de ma rue à Nice et son frère. Mais Jean, pour moi, ce n’était pas pareil. Je ne l’ai jamais connu, il était en Allemagne quand je suis arrivé, j’étais tout juste reparti quand il est revenu. Ma vie montcelloise s’est arrêtée quand je n’avais pas treize ans, mes treize ans que je retrouve maintenant pour te parler, Lili, pour te prendre dans mes bras, pour te rendre tes baisers. Quel saut en arrière !
« Lili, je suis venu pour Mémé, pour Raymond, pour Renée et bien entendu pour toi. Je suis venu te demander l’autorisation de faire les démarches afin que la médaille des Justes parmi les nations vous soit attribuée. » Et toi, tu me réponds, Lili, presque fâchée : « Bin si tu crois qu’on a fait ça pour avoir une médaille, tu peux t’enr’tourner d’où tu viens, pas ! » Heureusement, ton sourire rentré que je reconnais pour m’avoir si souvent rassuré quand tu me sermonnais vient contredire la dureté de tes mots. Tu es contente de me voir, et je suis content, moi aussi.
« Je te le demande comme un service, Lili, comme un service. En 1986, déjà, un authentique nazi, Kurt Waldheim, a été élu président en Autriche. Il a dirigé le pays où Hitler est né, jusqu’en 1992. À cette époque, j’étais révolté mais je n’ai rien osé dire. Depuis, l’extrême-droite s’est développée en Europe et Jorg Haider, avec son parti, le FPÔ, est entré au gouvernement autrichien. C’est le risque du retour au nazisme, du retour de la peste brune. Alors, voilà, Lili, j’ai peur. Quand j’ai eu besoin de toute ma famille Pegaz, en 1941, vous m’avez accueilli et vous m’avez sauvé la vie. Devant l’évènement ignoble que représente cette élection, j’ai senti que je pouvais revenir vers toi, que je devais le faire, j’ai besoin de toi, à nouveau, en 2000, pour la sécurité de mes petits-enfants. S’il te plaît, Lili, dis-moi oui.
– Ah, bin si c’est pour ça qu’tu veux y faire, si c’est pour ça, sûr que j’peux pas te r’fuser, va !
Alors, oh ! Lili, presque honteusement, je te tends l’enveloppe contenant mon texte, le texte de ma famille Pegaz, ma famille d’amont :

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15 novembre 2016

Hommage et Malentendu

Lili, ma maman adoptive, la dernière de mes quatre "Justes parmi les Nations" vient de nous quitter à son tour. Il y a presqu'un an, c'était Charles Dobzinski. Ils demeurent ensemble dans ma mémoire. Je vous les confie aujourd'hui. Conservez-les dans votre coeur comme ils sont dans le mien. Ils le méritent.

Hommage et Malentendu

Préface de Charles Dobzynski

Chevalier des Arts et des lettres, Rédacteur en chef de la revue Europe, Membre de l’Académie Mallarmé Président du jury du prix Apollinaire, Prix Goncourt 2006 de poésie

Pour saluer Maurice Winnykamen

Des enfants traqués, pourchassés, parfois masqués, travestis en ce qu’ils n’étaient pas pour tromper les dénonciateurs : tel fut le lot de nombreux enfants juifs en France pendant la dernière guerre. Se cacher, dans ces conditions, n’était pas seulement une question de vie et de mort, c’était un acte de salut public, un acte de résistance. Arracher une victime désignée de la gueule du Moloch, c’était défier la Shoah : « mort où est ta victoire ? » pouvait-on dire alors. Un enfant sauvé : une part du peuple juif sauvegardée. Rien n’est plus précieux que le témoignage de ceux qui vécurent ces heures noires. Leur expérience nous éclaire, nous investit, nous réchauffe par les grands froids. Maurice Winnykamen fut de ceux-là qui  échappèrent, par bonheur, au plus sinistre des destins. Il retrace ses aventures et mésaventures en toute simplicité, sur le ton vrai du vécu, avec les souvenirs d’un enfant de huit ans, Boris, qui a grandi mais dont la mémoire a enregistré l’essentiel. Des questions graves se posent ici, sous un ton enjoué et un langage qui cherche à nous restituer le « parlé » de l’époque. La question de l’identité. Qu’est-ce enfin qu’être juif ? Cela ne s’apprend pas à l’école. Sauf à l’école la plus inexorable : celle de la douleur et de la solitude. J’ai connu cela moi aussi. Quelque chose de comparable sinon d’identique. C’est pourquoi j’ai pu suivre avec attention et émotion l’itinéraire qu’évoque l’auteur, le village, la famille savoyarde… C’est une brique de plus, cimentée dans la forteresse de la mémoire qu’il est nécessaire de construire et de reconstruire sans cesse, afin qu’elle ne soit jamais laissée à l’abandon.

Charles Dobzynski

Hommage et Malentendu

Avertissement

1941-1945 ! Dilemme ! Puisque, pour survivre, Maurice devait devenir Marcel, tout était permis. Mais comment, si je devenais Marcel, ma maman me retrouverait-elle, après ? Après quoi ? Qui aurait pu me le dire, alors ? J’ai donc inventé Boris, un prénom qu’auraient sûrement aimé mon grand-père David Bajgelmann, le papa de Maman et ma grand-mère Rachel Rochfeld, la maman de Papa. Mais Boris, ce n’était pas moi, c’était juste un prénom d’emprunt, un prénom que je n’ai jamais utilisé sauf pour écrire ce livre, un cache-nom qui traînait au fond de ma mémoire. Un cache-nom comme il y a des cache-sexes ou des cache-pots quand ces derniers ne sont pas jugés dignes, quand ils sont honteux. Ainsi, c’est Boris qui est devenu Marcel, pas moi et ça, c’est mon secret. Pas moi mais si près de moi. Et, j’en étais persuadé, il me suffirait un jour de réapparaître vrai, de redevenir Maurice, pour retrouver ma famille, s’il m’en restait une.

Ce témoignage, pour personnel qu’il soit, cet hommage à mes Savoyards, je l’ai donc écrit au « il », sous mon Boris d’emprunt. Le « je » était trop prégnant. Les larmes n’étaient jamais loin. Larmes de douleur et de peine, larmes de joie et d’amour, aussi. J’ai voulu m’éloigner. Je suis un ex-enfant caché qui ne se cachera jamais plus. Bien avant d’écrire ce livre, je me le suis juré. En l’écrivant, j’ai renouvelé mon serment.

I Le chant des partisans
Fin janvier 2000. Il y a un demi-siècle, je vivais ici. Une éternité. Je vivais heureux entre ma famille Pegaz, la vieille Céline, mes instituteurs madame et monsieur Gachet, mon curé et tous les habitants de mon village. Ensemble, avec les garçons qui ont aujourd’hui mon âge comme j’ai eu le leur, avec leurs soeurs, aussi, nous avons usé nos fonds de culottes sur les bancs de notre école et sur ceux de notre église. J’avais une amie et un ami, juifs tous deux, Berthe et Albert, cachés, comme moi. J’ai vu naître des Montcellois et j’en ai enterrés. Arrivé fin 1941, j’étais devenu un enfant du pays. J’avais huit ans et je demeurerai au village jusqu’à douze. Que le Montcel était joli.
Une force incontrôlée me fait remonter au pays. De part et d’autre de la route blanchie par l’hiver les mélèzes et les épicéas superbement chargés ressemblent à des fantômes géants. À des sentinelles immaculées. Tout est flou. La neige m’a pris, tout de suite après Aix-les-Bains. Les flocons, poussés par le vent, courent et tourbillonnent au ras du bitume. J’ai l’impression de foncer dans un rêve. Dans mon rêve.
Les fantômes agitent doucement leurs bras alourdis, comme des communiants leurs longues manches dentelées. Quand la fatigue se fait trop lourde, le vent emporte un peu de cette neige légère et pourtant si écrasante. Alors, la branche, soudain, pointe au ciel. Elle entraîne ses voisines, à ébranler le tronc. L’arbre entier s’ébroue et décharge, laissant apparaître, par endroits, les nouveaux bourgeons brun clair et les aiguilles vertes de sa ramure.
J’ai un peu peur comme chaque fois que ... (à suivre)

09 février 2014

Français, un peu de fierté de soi-même... et d'autrui, que diable!

Marcel Apeloig – février 2014 mapeloig@gmail.com

Aujourd’hui, force est de constater que l’antisémitisme, le vrai, pas celui qui était sous jacent dans l’antisionisme, le vrai antisémitisme qui exprime un rejet franc et net du Juif en tant que tel, s’exprime au grand jour. De Dieudonné à « citoyen lambda » en passant par les Soral des vieux tonneaux, ces personnes sont nettement antisémites et s’en réclament ouvertement, sans la moindre ambiguïté.

Allons-nous couvrir des pages et des pages pour les dénoncer, les citer, les faire connaître ? Si nous voulons leur apporter un supplément de notoriété, on ne peut pas faire mieux. Un commerçant avisé disait un jour à un interlocuteur qui lui rapportait qu’on disait beaucoup de mal de sa société et de son enseigne commerciale : « C’est vrai qu’on dit du mal de nous, mais on dit aussi du bien. L’essentiel, est qu’on dise, qu’on parle de nous, ça aide à nous faire connaître ! ». Si nous continuons dans la voie de la dénonciation permanente, des citations à longueur de publications, nous ne faisons rien d’autre que d’augmenter le nombre de « clients » de ces propagateurs de l’antisémitisme. Pour l’instant, cette clientèle, bien que déjà trop importante, ne l’est pas vraiment dans l’ensemble de la population française.

Je pense qu’il serait plus efficace de s’adresser maintenant à cette majorité de Français qui justement, ne sont pas encore gagnés à ces idées d’antisémitisme virulent. Comment ?

Mon idée est que nous devons ramener à notre mémoire, à leur mémoire, ce qui s’est passé, en France, entre 1940 et 1944. Alors que l’état, gouverné par les Pétain et Laval, était antisémite au point de promulguer des lois anti-juives et de livrer des Juifs aux autorités allemandes d’occupation, des Français de toutes confessions, voire sans croyance quelconque, sans maîtres à penser, par simple humanisme, ont aidé ce qu’on appelle « Les Justes » à sauver de cette persécution, le trois quart des Juifs e France.

À partir de ce rappel mémoriel, on peut s’adresser aux enfants, petits-enfants et même aux arrière-petits-enfants de ces Français là et leur tenir ce langage : " Vos ascendants n’ont pas hésité à risquer des graves dangers pour sauver des Juifs, que bien souvent ils ne connaissaient pas. Ceux-ci, persécutés par le gouvernement de l’époque furent accueillis dans vos familles, nourris, logés, cachés et protégés de l’arrestation et du voyage sans retour dans les camps d’extermination. Pourquoi vous, les descendants de ces gens braves, courageux et déterminés, vous seriez prêts à les désavouer en suivant les idées des antisémites d’aujourd’hui ?

Nous vous appelons à venir avec nous pour dire « non », la France et l’immense majorité des Français ne sont pas antisémites. Ne restez pas passifs. Ne riez pas et n’applaudissez pas ces humoristes qui se moquent de ce que nous, les Juifs, appelons la Shoah. Car ce mot - qui pour vous n’est peut-être qu’un mot – contient et rassemble un ensemble d’horreurs, de comportements inhumains, d’actes barbares et d’une volonté programmée, qui assurèrent la mort dans la torture de plusieurs millions de personnes.

Parmi celles-ci il y avait parfois, le voisin, l’ami, le compagnon de vos grands-pères et grands-mères. Parfois, c’était le docteur qui a guéri votre père ou votre mère, quand enfant, il ou elle étaient victimes d’une maladie grave. Ce pouvait être l’instituteur, le maire de la commune, l’épicier, le garagiste, etc. La Shoah, c’est ça !

Ce n’est pas un mot parmi d’autres, banal et qu’on peut moquer. Quand on se moque de la Shoah, on se moque de toutes ces personnes qu’on retrouva en 1945, sous la forme de squelettes et de cadavres entassés dans les camps où arrivèrent les troupes alliées, et qui pourrissaient au soleil ou sous la pluie. Soldats de ces troupes qui pour enterrer ces squelettes et cadavres furent obligés d’utiliser des bulldozers pour pousser ces monticules de restants d’êtres humains dans les fosses creusées par des excavateurs. La Shoah, c’est ça aussi ! Peut-on rire de cela ?

Aujourd’hui, les Juifs de France, ont besoin de vous comme ceux de 1940 eurent besoin de vos ascendants. Et ils les trouvèrent. Est-ce possible encore aujourd’hui ?"

 

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01 février 2014

Dieudirit, les gens sont...

Peut-on rire de tout ?

Sans doute, oui. Mais avec beaucoup de retenue et sans intention de blesser. Les humoristes de talent racontent des histoires qui frôlent la vérité de près, mais ils n’attaquent jamais les personnes ni les peuples. Les lieux favoris du rire sont : le comptoir, le bureau, les réunions amicales ou familiales, la scène. En général les blagues arrivent quand il faut meubler le temps. Alors, qui n’a pas entendu un collègue lui dire, en le rattrapant par la manche : "j’en ai une  bien bonne, c’est l’histoire de…" Je remarque, d'ailleurs, que la plupart du temps, il s'agit d'une blague à caractère racial mais difficilement assimilable à du racisme, car elle met en scène des personnes qui, pour être différentes du narrateur, n'en sont pas moins des gens qu'il aime bien... même quand il ne le sait pas lui-même.

Les cibles du rire sont, dans le désordre et de façon non exhaustive, les femmes, le poids et la corpulence des gens, leur ethnie, les outrances administratives, les erreurs répétées qui deviennent de mauvaises habitudes, les pratiques religieuses, la politique. Quelques exemples : Rire de la météo n’est pas un problème, car si les météorologistes vous annoncent grand soleil quand il pleut des cordes, ils seront mouillés, tout comme vous. Rire de la mère juive n’est pas un souci, car c’est une démonstration d’amour qu’elle fait à ses enfants quand elle vous les présente dans leur poussette : lui, le médecin, il a trois ans ; elle, l’avocate, elle a cinq ans ; elle veut qu’ils réussissent mieux que la génération de casquettiers qui les a précédés. Rire des Belges, pourquoi pas mais sachez que les Belges savent rire aussi. Rire des hommes qui creusent des tranchées dans la rue en leur demandant s’ils cherchent du pétrole est une blague éculée. Rire au bureau de l’administration qui vous demande un bordereau en six exemplaires pour obtenir une gomme, c’est rire de la stupidité administrative qui dépense plus pour économiser moins. J’avais un ami antillais très foncé de peau qui était le patron de la recherche sur les radars dans une grande entreprise française. Quand on lui redemandait un document parce qu’un employé de bureau l’avait égaré, il répondait : « moi y en a pôv nèg ! » Ça, c’est de l’humour !

Nous pourrions multiplier les exemples mais mieux vaut s’en abstenir.

En fait on s’aperçoit vite que ce qui est risible, ce ne sont pas les gens – surtout pas en raison des horreurs qu’ils ont subies - mais les actes, les choses, les attitudes, les habitudes dont on peut rire ensemble, même si l’on se sent concerné. On peut rire quand les blagues ne visent pas à asservir l’homme, à le rendre ridicule, voire méprisable. Quand elles ne servent pas à le nier en tant qu’être humain, comme ce fut le cas pour Madame Taubira notre ministre de la justice. On comprend vite que se moquer des hommes au prétexte qu’ils sont nés d’une ethnie différente et qu’ils sont reconnaissables à la couleur de leur peau, d’une culture différente mais ô combien complémentaire à la sienne propre, qu’ils ont une histoire particulière de souffrance collective, confine très vite à la haine de l’autre, cet autre dans lequel on se reconnait un peu soi-même, victime ou bourreau, victime et bourreau. C’est pourquoi les véritables humoristes s’inventent un ou plusieurs personnages qui incarnent ces actes, choses, attitudes et habitudes, objets de la moquerie. Car il ne s’agit pour eux que de moquerie, pas d’animosité, pas de désobligeance, pas d’appel à la haine raciale. C’était le propre de Dieudonné, du temps où il se produisait avec Elie Semoun, un temps révolu. C’est le propre de chacun d’entre nous, quand bien même nous ne sommes pas des humoristes professionnels, voire des humoristes tout court.

Vous rencontrez une personne obèse ou très vieille, bègue ou handicapée d’une manière ou d’une autre selon les critères de normalité de notre Société parfois trop civilisée pour encore comprendre l’essentiel du sens de la vie, quelle sera votre attitude ? Se moquer n’est pas drôle et touche à la goujaterie, plaindre n’est pas coopérant, tenter d’aider – selon les moyens que vous aurez à votre disposition est mieux. Savoir en même temps que nous sommes tous handicapés d’une certaine façon, que nous sommes tous « les gens » de quelqu’un, les idiots de quelqu’un, les têtes de Turc de quelqu’un et que nous avons ou aurons tous un jour ou l’autre besoin d’une solidarité active, c’est encore mieux ! Vous rencontrez une personne Noire qui se fait insulter pour rien si ce n’est la couleur de sa peau, quelle sera votre attitude ? Une personne juive, asiatique, amérindienne, quelle sera votre attitude ? Je connais, moi, l’attitude des Français qui ont sauvé l’enfant juif que j’étais et que les nazis avaient condamné. Ils n’ont pas ri !

Vous êtes Blanc ? Coluche parlait de vous en disant : c’est l’histoire d’un homme … normal… blanc. Et vous avez ri parce que si l’homme blanc a souvent souffert de guerres ou d’exactions diverses, ce n’était jamais en raison de la couleur de sa peau, c’était toujours par intérêt. Le vôtre ? Non ! Celui des commanditaires du conflit qui se cachaient derrière les nobles notions de Patrie ou de Religion ! Coluche vous donnait une leçon. Vous auriez pu entendre, si vous aviez dressé l’oreille, ce qui était sous-entendu dans ses propos, son deuxième degré bien à lui : c’est l’histoire d’un homme … normal… noir. Ou asiatique, juif, amérindien ou tout simplement pauvre … car pour lui, tout homme naissait normal et c’est la Société qui se chargeait de l’abîmer ! Il plaisantait, faisait rire en se moquant des travers des gens, mais il a inventé le resto du cœur !

Desproges, lui, disait : je suis fier d’être de ce pays où les juifs courent toujours. Il parlait de l’animosité des nazis envers les juifs qui ne pouvaient pas s’empêcher de se singulariser en arborant une étoile au revers de leur veston… une animosité réciproque, disait-il… Voilà de l’humour !

Ça vous a une autre gueule que « Shoananas, heilisraël et autres crématoires…dommage » du sieur Dieudonné qui ne se contente pas d’être antisémite ; qui va jusqu’à, pour attaquer la République et son Président, dénaturer de façon vulgaire la chanson culte de la Résistance, le chant du départ : « François la sens-tu qui se glisse …, la quenelle ? ». Pauvre homme, son bras quenelle, c’est son handicap à lui !

Le  langage et les gestes du racisme.

Le raciste, tout comme le xénophobe, a besoin de signes de reconnaissance et de ralliement qui dépassent le simple salut et le drapeau. Cela tient-il à la pauvreté de son oralité ? Peut-être. C’est le langage de la haine en tous cas - la haine des autres et la haine de soi – souvent poussée à l’absurde : le pas de l’oie comme s’il était naturel de marcher ainsi – même Lénine voulait que l’on fasse deux pas en avant, avant d’en faire un en arrière ; le bras tendu quand nul arbre fruitier ne vous tend ses agrumes. Ces gestes sont des démonstrations (ou tentatives de démonstration) de force physique et mentale individuelle et collective à l’échelle du groupe – voire d’un pays quand le groupe a « réussi », ce qui est toujours provisoire. Ils sont non seulement destinés à regrouper les partisans du chef, mais aussi à faire peur aux opposants de ce chef. Revoir les foules immenses, bras tendu sur la place de Berlin quand Hitler chauffait ses troupes civiles et militaires fait encore froid dans le dos quand on connait le bilan de ces hommes dans le monde, à commencer par celui de l’Allemagne.

Ces gestes sont, en complément aux paroles et particulièrement quand ils sont exécutés à dessein en des lieux sacrés de Mémoire, des actes de provocation. Ce sont aussi des moyens d’auto-motivation dont le gourou lui-même a besoin tant il connait, lui,  l’inanité à terme de son combat. Il y a aussi dans ces gestes une part d’ivresse et de sensualité, voire de sexualité : plus le chef débande, plus du chef il branle, plus il tend le bras ! Dieudonné, ta quenelle branle bas. Branlebas de combat, ô Dieudo, ah ! Dieudo, c’est sans intention de te blesser que je t’offre ce poème écrit par un homme que tes propos condamnent pour la nième fois, je t’offre son humour qui dit tout l’amour qu’il portait à toute l’humanité :

Maudit soit le père
De l'épouse du forgeron
Qui forgea le fer
De la cognée avec laquelle
Le bûcheron abattit le chêne
Dans lequel on sculpta le lit où
Fut engendré l'arrière-grand-père
de l'homme qui conduisit la voiture
Dans laquelle ta mère rencontra
Ton père

Robert Desnos (poète français né à Paris le 4 juillet 1900, décédé le 8 juin 1944 au camp de concentration de Theresienstadt mis en place par la Gestapo dans la forteresse et ville de garnison de Terezín, aujourd'hui en République tchèque. Wikipédia)

 

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21 janvier 2014

DIEUDONNE, suite: la folie comme moteur du racisme ou l’homme responsable de ses actes ?

DIEUDONNE jugement de valeur, la folie comme moteur du racisme ou l’homme responsable de ses actes ?

 

Souviens-toi, mon amie, il y a quelques années, déjà, nous descendions ensemble le Col de Fenestre depuis l’Italie, Col que nous avions préalablement grimpé en hommage à ces 1200 juifs que les Italiens de la IV armée avaient assignés à résidence à Saint Martin Vésubie afin de les protéger de Vichy et des Allemands, et que ces derniers avaient pourchassés sur ledit Col et celui de Cerise dès l’armistice signé  en septembre 1943 entre les alliés et, pour l’Italie, le Maréchal Badoglio qui succédait à Mussolini, arrêté.

Tu me disais d’Hitler et de sa bande d’assassins qu’ils étaient fous. Je t’avais répondu que non. Il ne faut pas, te disais-je,  porter comme cela des jugements de valeur à l’emporte-pièce sur les individus, car cela risque de les dédouaner  de leurs crimes ; il faut juger leurs actes, rien que leurs actes : le crime contre l’humanité et l’organisation du crime, la responsabilité d’une guerre mondiale qui a fait environ 75 millions de morts civils et militaires, la Shoah et la tentative génocidaire d’éradication du peuple juif, l'assassinat programmé des Tziganes et des gens du voyage, la suppression des malades mentaux au nom de « la race pure »…  Juger leurs actes en tenant compte des circonstances dans lesquelles ils ont été commis, circonstances atténuantes ou circonstances aggravantes. Ensuite, mais ensuite seulement, on peut attribuer ces actes aux individus. Sont-ils (sont-elles) fous (folles) et dans ce cas, malades ? Si Hitler était un grand malade, peut-on lui reprocher ses crimes. Mais il n’était pas malade, c’était un homme comme tous les hommes, avec la capacité de faire le bien comme le mal, qui avait librement choisi de donner libre cours à la haine. Comme je te disais cela, un homme grand et mince tout de noir vêtu à l’exception de son col blanc nous suivait et il me dit : ce que vous dites m’intéresse, pouvons-nous en discuter un jour, venez me voir à mon bureau, je suis Monseigneur Sankalé le Nouvel évêque de Nice. Sache, mon amie, que je n’ai jamais osé, moi si petit, frapper à la porte de l’évêque. Celui-ci a été depuis remplacé, mais cela est une autre histoire.

Ce que je te disais ce jour-là, je le pense encore, mieux et plus fort que jamais. Tout comme je réfute le raccourci que font tant de gens, à commencer par les victimes du nazisme ou pire, leurs ayant-droit : les Allemands sont tous … Rendre coupable les enfants des crimes de leurs pères, est intolérable, mais qui plus est, si ce sont les enfants des victimes qui rendent responsables les enfants des bourreaux des crimes de leurs pères, c'est la chaîne de la haine qui se forme et il n'y aura jamais de paix. Cela s’appelle de la xénophobie, sœur du racisme, cette phobie souvent meurtrière dont on cherchera vainement plus tard, quand elle aura fait tant de mal, à définir la cause. Le racisme et la xénophobie sont injustifiables. Car ils ne s’en prennent jamais à un individu qui déplairait pour une raison ou une autre, ils s’en prennent à des ethnies, sans vraiment savoir pourquoi : les Noirs sont ceci… le péril jaune… les Arabes ne m’en parlez pas… la perfide Albion… et les Juifs donc, cette race perfide, comme le disait le curé de mon enfance, qui à crucifié notre Seigneur Jésus Christ (un juif… pas le curé, le Christ !)

Je préfère tirer des leçons de cet archange noir que fut Nelson Mandela auquel je rends hommage. Sans oublier qu’à l’époque tous les Allemands n’étaient pas nazis, les premiers camps de concentrations, comme Dachau, ont été ouverts pour enfermer les opposants allemands à Hitler. Je dirai même: pour les éliminer !

Souvenez-vous, Monsieur le rabbin de cette réunion que nous tînmes à Nice dans un préau d’école de la rue Verdier. J’étais présent car l’Association des amis du musée de la Résistance que je représentais alors avait prêté à l’association organisatrice ses panneaux sur l’occupation, la Résistance et la Shoah. Ce jour-là, Monsieur le rabbin, vous affirmâtes que la Shoah était une punition de plus affligée aux juifs par l’Eternel, mécontent qu’Il était du peu de foi que montrait le peuple d’Israël, Son peuple élu, à Son égard. Et ce grand Dieu, quand Il n’est pas content, cela est bien connu, détruit Son peuple, tout simplement (le déluge, Sodome, Gomorrhe). Assad en Syrie tente de l’imiter, mais cela aussi est une autre histoire. Merci lecteur de ne pas confondre le  peuple d’Israël, notion biblique,  et Israël le pays, réalité des hommes dont nous pourrons discuter plus tard mais qui ne fait pas partie de ce message-ci. Je vous avais répondu, Monsieur le rabbin, dans des termes sensiblement identiques à mon propos sur la folie des hommes : si Hitler n’était que le bras armé de Dieu, que pouvait l’homme lui reprocher ? Rien ! Mais non, l’homme Hitler avait longuement muri son projet et avait exécuté point par point avec détermination et minutie tout ce qu’il avait annoncé dans son « Mein Kampf » (lequel « Mein Kampf »,  Mon Combat,  livre maudit, continue d’être réédité et diffusé comme parole sacrée, avec « le Protocole  des Sages de Sion », ce faux en écriture et véritable pamphlet, dans certains pays. Je n’avais pas été le seul à protester, Monsieur le rabbin, contre vos dires. D’autres personnes de la Communauté juives avaient suivi mon raisonnement, et même certains de vos collègues rabbins du Consistoire ou non –je pense à mon ami Yeshaya Dalsace, rabbin Massorti  -  vous avaient fermement tancé, ce qui m’avait quelque peu rassuré.

Cela me rappelait le procès Eichmann, cet organisateur en chef de la « solution finale » qui, depuis sa cage de verre dans le tribunal israélien, tentait de se faire passer pour un simple fonctionnaire ayant obéi aux ordres du Führer. Comptable méthodique, organisateur de talent, certes, mais obéissant aux ordres. Et je me demandais jusqu’où il faut ne pas obéir. Les Evêques, Cardinaux et autres Clercs de l’Eglise qui ont participé au sauvetage d’enfants juifs durant la seconde guerre mondiale n’ont-ils pas montré le chemin de la désobéissance à l’Etat et celui de la fidélité à leur foi ? Les Résistants qui ont combattu l’occupant et qui pour cela étaient qualifiés de terroristes n’ont-ils pas indiqué la voie de l’humanité contre la barbarie nazie ? Les simples gens qui m’ont accueilli et ceux qui leur ressemblent, qui par leur attitude ont sauvé de la déportation les deux tiers des juifs de France – bien sûr qu’un tiers, 76000, soit déjà trop - quand ailleurs ils furent massacrés à plus de 90%, ces patriotes bienveillants et emplis d’amour, n’ont-ils pas rendu ses couleurs à la France ? Si Eichmann n’a fait qu’obéir à Hitler et Hitler à Dieu, n’en sont-ils pas moins coupables vis-à-vis des hommes, des femmes, des enfants de tous pays qui furent leurs victimes pour n’avoir pas su dire non ? N’eussent-ils point dû, en humain et fidèles de l’Eglise qu’ils étaient, se rappeler que si Dieu – s’Il existe – n’est pas intervenu dans cette tuerie des hommes – c’est l’explication que donnent les Rabbins et autres clercs de l’église – c’est justement parce qu’Il avait voulu que l’homme se prenne en charge et qu’à cet effet, Il lui avait délégué sa capacité de choisir entre le bien et le mal ! En l’occurrence, ils choisirent le Mal absolu et l’Histoire comme les hommes les ont jugés ! 

Aujourd’hui, Dieudonné. Avec ses provocations verbales antisémites insensées d’un autre âge qui s'adressent aux plus bas instints et font se « marrer » une partie malheureusement trop importante du peuple  ; avec son geste assimilable à un salut nazi retenu effectué devant les mausolées et autres lieux de commémoration du martyre juif, et celui  plus explicite de certains de ses émules devant le théâtre de la main d’or et ailleurs (la ville de Nantua devrait lui faire un procès pour détournement de son image culinaire et celle de ses brochets) ;  avec son art de profiter à la fois du manque de pédagogie sur l’esclavage qu’il oppose à celle de la Shoah ; avec ses amalgames anciens et nauséabonds venus de la droite extrême qui le soutient, amalgames qu’il exploite auprès d’une partie de l’extrême extrême gauche pré conquise et de la jeunesse des quartiers pauvres (juif = riche était la justification du gang des « barbares » de son ami Fofana qui assassina Ilan Halimi) ; avec sa démagogie poussée jusqu’à l’incantation en guise de  pédagogie, aidé par les gens du dictionnaire qui, sans intention mais aussi sans réflexion, ont admis que le mot ghetto devint un  substantif commun ; avec des soutiens comme Soral qui lui apportent la culture antisémite traditionnelle et les liens familiaux qu’il tisse avec ses adversaires d’hier (J.M. Le Pen n’est-il pas le parrain de sa fille ?) ; avec la dissimulation de son racisme derrière la liberté d’expression ; avec sa connaissance (aidé en cela par un parterre d’avocats) des insuffisances ou des contradictions  de notre démocratie qui lui permettent de ne pas payer ses impôts et ses amendes (68000 Euros, une paille, comment n’est-il pas encore en prison ?). Oui, comment ? En organisant son insolvabilité derrière des Sociétés écran dirigées par Mesdames mère et épouse et alors que des transferts d’argent partent pour lui, incontrôlés et impunément vers le Cameroun et peut-être vers les paradis fiscaux… et je ne compte pas les agressions verbales contre notre pays, la France, notamment pour protester contre les frappes en Lybie !

C’est un peu beaucoup, ne trouvez-vous pas, pour un homme innocent ? Alors Dieudonné est-il fou ou responsable de ses actes. Je penche quant à moi pour la seconde hypothèse et je le dis crument, il faudra qu’ils en répondent, lui et ses associés. Démocratiquement !

En attendant que la justice fasse son travail jusqu’au bout, ce dont je ne doute pas, faisons à ce triste individu et aux forces du mal dont il s’est solidarisé le moins de publicité possible.

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16 janvier 2014

Dieudonné 1, Marketing

Je suis informé d’une personne se référant de moi actuellement et demandant par mail que soient dénoncés les enseignants qui toléreraient que leurs élèves exécutent le geste de la quenelle. Sachez, amis, que cette affirmation n’est aucunement fondée. J’estime qu’une telle démarche tiendrait de la délation, acte que je déteste. L’enfant juif que j’étais – l’imparfait ne vaut que pour l’enfant – est passé au travers des mailles de la délation pourtant grassement payée dans les jours noirs de l’occupation allemande en France. La délation, même si elle est organisée avec les meilleurs intentions, est pour moi un acte incohérent, contre-productif et dangereux, car il s’oppose en tous points à la discussion, à la force de conviction et d’entente. Il conduit au fascisme. C'est une arme du communautarisme, avant-garde du racisme, de la haine, de jugements irréfléchis de la valeur de l’autre. Le vivre ensemble est la seule voie qui soit ouverte à l’humanité, si l’humain choisit la vie! Un piège m’est tendu ? Soit, je l’accepte et je parlerai donc de Dieudonné.

Ayant préalablement diffusé, en accord avec ses auteurs un texte appelant à un rassemblement niçois contre son « spectacle: Le Mur », mais les conditions ayant changé avec les décisions du Conseil d’Etat interdisant ledit spectacle, j’ai envoyé aux représentants des 4 cultes et 19 associations des Alpes maritimes qui composent l’Entente « Ensemble respectons-nous », le message suivant qui a pour objet d’annuler la rencontre. Ce texte a été approuvé à l’unanimité :

« Le Collectif des Alpes maritimes, « Ensemble Respectons-nous », collectif d’associations françaises civiles, culturelles ou/et cultuelles, mues par un même idéal humaniste, avait envisagé pour le 15 janvier 2014, un rassemblement républicain pour dire « Non à la haine raciste, antisémite et xénophobe ».

Suite aux décisions du Conseil d’Etat interdisant le « spectacle » de Monsieur Dieudonné successivement à Nantes, Tours, Orléans et Paris, et dans le but de faire cesser toute agitation dont la conséquence serait d’augmenter l’indice de popularité de ce pseudo artiste – en réalité un dangereux propagandiste de l’antisémitisme -, cette rencontre est annulée.

Nous demeurerons cependant vigilants et nous nous opposerons à tout acte, toute action, toute violence et toute provocation raciste, antisémite ou xénophobe, d’où qu’elle vienne. NON ! Monsieur M’BALA M’BALA (DIEUDONNE) ne détruira pas notre République et nos valeurs républicaines. OUI ! Nous poursuivrons notre combat pour le VIVRE ENSEMBLE.

Pour le Collectif Ensemble Respectons-nous »

*

Est-ce à dire que j’emboîte le pas de ceux que seule la peur de propulser Dieudonné vers un triomphe immérité qui serait celui du crime, car le racisme est un crime ; à ceux qui vitupèrent les « fidèles de l’artiste » parmi lesquels la plupart ne seraient venus que pour « se marrer » sans réfléchir aux conséquences pourtant prévisibles qu’ils produiraient en soutenant une infime minorité racistes ? Non, allons plus loin dans l’analyse, une analyse que je ferai en plusieurs points :

1)    Dieudonné et le marketing.

2)    Jugement de valeur sur l’individu? La folie comme moteur du racisme ou l’homme responsable de ses actes ?

3)    Peut-on rire de tout ? Le langage et les gestes du racisme. Information et provocation, la liberté d’expression a-t-elle des limites ? Est-il interdit d’interdire ?

4)    Organisation de sa propre insolvabilité et ne pas payer ses impôts dans son pays.

5)    La notion d’antériorité, quand  à juste raison on se targue d’antiracisme, permet-elle d’avoir un langage « assassin » contre un ministre de l'intérieur qui prend aujourd-hui des mesures contre un spectacle antisémite et prendrait sans doute les mêmes mesures contre tout spectacle raciste ?

Chacun de ces points fera l’objet d’un message séparé dans mon blog. Vos nombreux commentaires, que j'espère, permettront de cerner les avantages et les inconvénients de la libération sans pareille de la parole, telle que nous la vivons dans notre République.

Dieudonné du point de vue marketing

Votre fabricant de voitures ou de laitages, auquel vous êtes fidèle et qui, supposition gratuite,  vous faisait rire de surcroît,  ne propose soudainement que des produits daubés ou dépassés ? Ce faisant, il altère son image de marque. Vous pouvez, comme c’est le cas aujourd’hui - avec un certain vague  à l’âme - trouver des constructeurs et producteurs concurrents plus sérieux ou mieux placés dans leur rapport qualité/prix, et donc choisir leurs produits. Mais si votre ex fournisseur s’emploie de nouveau à vous satisfaire - rapidement, avant qu’il ne soit totalement oublié (notoriété) -, son image se redressera et vous pourrez retourner à lui. Les spectacles sont des produits que vous proposent les artistes.

J’ai appris, et appliqué dans ma vie professionnelle le concept marketing faisant la différence entre l’image de marque et l’indice de notoriété. La première se gagne jour après jour par la qualité des produits et services offerts à la clientèle, cela prend du temps, c’est l’obligation d’une continuité, c’est difficile ! La seconde vient tout naturellement si précisément l’image de marque tient. Elle peut aussi, plus exceptionnellement, venir sur un coup d’éclat bien médiatisé, sans que l’image de marque ne progresse d’un iota, mais dans ce cas-là, elle est fragile. En un mot, l’image de marque est difficile à installer et ne dure que tant que l’on satisfait les exigences de son public, alors que la notoriété s’incruste dans les esprits, mais s’effacera dans le temps si vous avez altéré votre image, plus vite encore si elle ne repose sur rien.

N’est-ce pas ce qui est arrivé à Dieudonné au temps où il faisait ses duos avec Elie Semoun? Le duo  s’était construit une superbe image  basée sur le rejet du racisme et de l’antisémitisme – pensez, un juif et un noir devisant sur scène ! L’indice de notoriété grimpant, les deux partenaires en avaient bénéficié, ensemble et chacun ! Mais voilà que l’un des partenaires, Dieudonné, peut-être le meilleur combattant de l’antiracisme, tourne le dos à toutes ses valeurs. Du coup, il déçoit, plus personne ne parle de lui, il est oublié. Cela dure de longues années… et le voilà antisémite, car il faut bien que ce soit de la faute à quelqu’un ! Son ancien associé ? Les juifs ? Une aubaine pour les vrais antisémites et voilà leur coup de génie médiatique ! L’ancien champion de l’antiracisme, l’ex adversaire du Front National lors d’élections municipales à Dreux, enfourche les thèses du communautarisme et pratique les amalgames : juifs = Israël = sionisme = la Shoah y en a marre = les fours et les fours... dommage ! Il est désormais soutenu par cet autre « humoriste » qui grinçait d'un oeil et traitait les crématoires de "détail de l’histoire". Tous deux seront du reste condamnés à plusieurs reprises pour leurs propos antisémites. Amis, vous connaissez tout cela, les média qui se délectent à ce sujet s’en sont fait l’écho.

Curieusement, cela me fait souvenir d’un certain Mouloud Aounit – paix à son âme – qui, secrétaire Général – Président et porte-paroles du MRAP, minimisait avec sa faconde habituelle les actes antisémites – surtout s’ils émanaient des banlieues défavorisées, car là, disait-il, il pouvait les comprendre ! – sur les plateaux de télé et à la radio où il revendiquait la  viande Hallal aux cantines et le foulard à l’école. Le MRAP a-t-il réellement changé d'attitude? Certes il condamne Dieudonné aujourd'hui, mais se croit obligé de rappeler que "les propos incriminés ont déjà été dénoncés par le MRAP dans son communiqué du 3 juin 2009 dans les termes suivants : Quand Dieudonné répond à des injures racistes par d'autres injures racistes, antisémites au cas particulier, cela montre les limites de la vraie nature de son pseudo combat". Y a-t-il là la moindre condamnation? Non! C'est plutôt l'art de poser le bémol habituel dès lors qu'il s'agit d'antisémitisme sur la condamnation à laquelle le MRAP est contraint aujourd'hui de faire chorus. Rappelons-le, ce n'est pas Dieudonné que le Conseil d'Etat a condamné, mais son spectacle Le Mur qui n'existait pas en 2009, alors, quid des propos déjà dénoncés en 2009? Nous sommes en 2014, Le MRAP n'a-t-il pas de références moins anciennes à fournir? Ensuite, l'attitude actuelle de Dieudonné ne serait qu'une réponse, mais une réponse à qui? Le MRAP, pourtant spécialiste de procès en tous genres peut-il produire des jugements obtenus pour injures raciales contre Dieudonné? Non! Mais il poursuit ses condamnations en demi teinte pour les actes antisémites. J’ai produit, alors, un livre sur le MRAP – sur le MRAP et non contre le MRAP -, "Grandeur et misères de l'antiracisme, la MRAP est-il dépassé" que je vous fournirai à la demande, je n’en produirai aucun sur Dieudonné.

Revenons à la notion marketing: le spectacle de Dieudonné  contient des injures et menaces antisémites aussi bien qu'une nostalgie du nazisme. Il altère j'image de marque de l’artiste. Ce dernier comprendra-t-il un jour son erreur. S’il ne la comprend pas grâce à la magnifique réaction populaire aidée par les tribunaux et le gouvernement actuel, il ne pourra pas dire qu’il ne savait pas et il aura fait son malheur. Tout seul ? Non ! Manipulé, lui qui se prend pour un manipulateur, par une frange de vrais racistes et antisémites au premier rang desquels se trouve Monsieur Soral, imitateur (le talent en moins) du Céline d’avant. Dieudonné  a déjà il dit qu’il abandonnait son spectacle « Le mur » et annonce qu’il se produira autrement. Est-il crédible quand déjà il a menti en la matière, notamment en promettant de ne pas chanter sa shananas ? Non seulement il a chantée mais encore qu’il a faite chanter à tout son public ?  Faisons de prudentes réserves.

Je désespère moins des spectateurs qui ne souhaitaient voir ses spectacles que pour se "marrer", car je sais que le peuple de France n’est ni raciste ni antisémite, il l’a prouvé durant la seconde guerre mondiale. Certes il y a en France des antisémites, mais il y en avait aussi durant l’occupation et si nous connaissons leur triste bilan, c’est que nous connaissons notre triste destin. Pourtant, souvenons-nous : qui l’a emporté ?

Cela fait 8 ans que cela dure avec Dieudonné. Pour lui c'est la limite à ne pas dépasser, car en perdant son image de marque, il perdra sa notoriété et il ne reviendra pas. Son combat Dieudonné aujourd’hui doit le mener contre Dieudonné, contre les idées et beaucoup moins contre l’homme. S’il le veut ! S’il le peut encore car il est difficile de ne pas glisser quand on vous a installé sur une planche savonneuse et que vous en êtes tout fier. Fassent nos critiques l'y aider. J’ai aimé l’homme, l’humoriste, le militant antiraciste autant que je déteste le pantin articulé, le propagandiste du nazisme, l’antisémite. Taisons-nous désormais, ne serait-ce qu’un temps, pour l’aider à remporter la seule victoire qui vaille et qu’il est le seul à pouvoir emporter sur lui-même, celle de la démocratie républicaine française. S'il pert cette bataille, on ne parlera plus de Dieudonné l'artiste, l'artiste sera mort. Mais sans doute restera-t-il l'homme politique, le propagandiste de la haine raciale.

Alors le peuple de France répondra présent. NON ! Monsieur M’BALA M’BALA (DIEUDONNE) ne détruira pas notre République et nos valeurs républicaines. OUI ! Nous poursuivrons notre combat pour le VIVRE ENSEMBLE.

(a suivre:) Jugement de valeur sur l’individu? La folie comme moteur du racisme ou l’homme responsable de ses actes ?

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