Qu’elle est jolie, cette terre, sa montagne, en automne. Marcel est costaud. Il tient de sa grand-mère Rachel qui est capable de soulever, d’un coup de rein, un buffet Henri 2 rempli de vaisselle. Il tient aussi de son père et de sa mère qui faisaient de longues promenades à vélo et qui pouvaient enchaîner, les uns après les autres, les matches de basket. Il aime courir dans les prés, sauter les ruisseaux, soigner les animaux, faire pousser les légumes, ramasser les fruits. Il apprend à attraper des hannetons voletant en masse entre les branches. Nénette lui a montré quoi en faire : « Tu leur poses un long fil dans l’cul, pas, et tu les r’gardes quand y volent dans l’soleil. Ça décrit d’longues arabesques entremêlées. Au couchin c’est bin beau, pas ! »
Ma mère eut souvent du mal à convaincre des parents de lui confier leurs enfants. D’abord, l’incrédulité des futures victimes quant à leur avenir funeste était immense, surtout dans les familles juives implantées en France depuis des générations et dont, souvent, les hommes arboraient des décorations militaires au revers de leur veston. N’oublions pas le pacte de non-agression, signé le 23 août 1939 entre Staline et Ribbentrop, qui avait pris de court bien des républicains et même des membres influents du Parti communiste. Parfois, elle devait se montrer directe, brutale, envers ces pauvres gens : « Vous, les parents, leur disait-elle, votre sort est scellé. Vous serez arrêtés, séparés, emportés loin d’ici et sans doute êtes-vous déjà condamnés. Je ne vous ferai pas d’autre promesse que de tout tenter pour sauver vos enfants, réussirai-je, je n’en suis pas sûre, mais confiez-les moi, car ils auront plus de chances avec moi qu’avec vous ! » Qu’est-ce qui lui donnait l’autorité de tenir ce langage devant ces familles incrédules ? Certainement devait-elle retrouver son yiddish devant les unes et l’oublier devant les autres, parfois réveiller des souvenirs identiques aux siens, les faire rire dans cette atmosphère de détresse ou les faire pleurer :
Récit de Charlotte, extrait « La mort de ma grand-mère ! Je ne sais pas de quoi elle est morte, une histoire de rhumatismes, le lit était dans un coin, tous ses enfants étaient autour d’elle, il y avait beaucoup de musiciens. Mes oncles et ma tante, les plus jeunes, faisaient des études supérieures, sur la table du salon traînaient des petits opuscules en latin. Il y avait un grand piano à queue et mon grand-père avait épinglé une partition de Brahms, il jouait du violon… Un beau jour, mon grand-père a déclaré qu’il allait se remarier. Alors ma tante Féla l’a menacé de le tuer. Je me souviens de la scène, elle d’un côté du piano et lui de l’autre. Ils ont hurlé tous les deux et puis ça s’est calmé… »
Elle parlait, elle parlait, elle plaidait avec les uns, avec d’autres elle se taisait. Paris venait de vivre, les 16 et 17 juillet 1942, la grande rafle qui porte désormais le nom du lieu de l’internement, le Vélodrome d’Hiver, le Vel’ d’hiv. : 13152 Juifs dont 4115 enfants y furent provisoirement enfermés, avant de connaître Drancy d’où ils partiraient dans des wagons à bestiaux ne s’ouvrant que de l’extérieur, pratiquement sans eau ni commodités, vers Auschwitz et les chambres à gaz. 4500 policiers français avaient pris part à l’opération organisée par les Allemands qui se gardèrent d’y participer visiblement, propagande oblige. D’autant que cette rafle fut présentée par eux comme visant exclusivement les Juifs étrangers. Bien entendu il n’en fut rien et bien des Juifs français de longue date qui s’étaient montrés peu clairvoyants, voire un tantinet racistes vis-à-vis de ceux qui avaient fui le nazisme montant en Allemagne, Autriche et Pologne, vinrent par la suite compléter, avec femmes et enfants une moisson, jugée par l’occupant peu satisfaisante. Une cinquantaine d’autobus de la compagnie du métropolitain avaient été réquisitionnés avec leurs conducteurs, français eux aussi. Une honte. Le Vel’ d’hiv a été détruit vers 1960 et, à sa place, à l’angle des Boulevard de Grenelle et rue Nélaton dans le 15e arrondissement de Paris, ont été construits les locaux du ministère de l’Intérieur. C’est seulement en 1995, à la demande du Président François Mitterrand, qu’a été dévoilée une plaque en mémoire des victimes.
Boris fait, aussi, collection de doryphores, autres nuisibles. Il les attrape sur les feuilles de pommes de terre. Les pommes de terre. D’abord, il faut les planter. Cela se fait au printemps. Marcel tire Pompon par la bride, convaincu de l’importance de sa mission. En fait, sans sa participation, les sillons seraient plus droits. Raymond pèse de tout son poids sur les deux manches de la charrue. Il enfonce profondément le soc luisant dans la terre noire en lançant des mots dans un patois mi-savoyard, mi-percheron : « Hue ! Tout drêt ! Dria ! Hoo ! » De temps à autre, il arrête le cheval et ramasse une pierre qu’il jette sur un tas déjà haut, vers les sureaux. Les pierres ne manquent pas, en montagne. Ce sont des morceaux de roches qui se cassent et qui, peu à peu, dégringolent jusqu’au lac. Les pierres abîment le soc de la charrue. Avec les sureaux, Marcel fabrique des flûtes… et aussi, quand l’âme de l’arbuste a séché, il apprend à fumer.
Quand Marcel et Raymond ont fini les sillons, les femmes y enterrent les pommes de terre. Raymond explique à Marcel : « Bin, tu vois, ptit, avin, on y mettait les plus grosses. Ça f’sait d’plus beaux plins, pas ; mais d’nos jours, les belles patates, on les minge, pas ! » À l’automne, on les arrache. C’est dur. On creuse avec la binette. Toujours baissés, on fouille à la main, pied par pied la terre ameublie. On remplit les paniers en prenant garde de n’oublier aucun de ces précieux tubercules. Les paniers remplissent les sacs, les sacs le chariot et le chariot la cave. C’est là que Marcel apprend à jurer. Ça l’aide à supporter son mal au dos. Là-bas, dans la plaine, on gratifiait du nom de doryphore les soldats allemands. C’est vrai que la similitude était grande. Comme les panzers divisions, les doryphores arrivaient sans qu’on les voie venir, ils envahissaient un champ à une vitesse record, et ils consommaient les plants avant qu’ils n’aient produit. Dévorant ainsi quelques kilos de feuilles, ils privaient le village de quelques tonnes de patates.
Et puis, doryphore, ce n’est qu’un mot. La Résistance des peuples à l’occupation, où qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, ne commence-t-elle pas par un élan verbal ? L’élan verbal est dangereux. Il reflète un état de pensée profond qui, toujours, le dépasse. Il est recruteur et génère l’action. C’est pour ça que les totalitarismes, qui profitent de l’immobilisme des peuples, exigent que se taise le populaire.
C’est grâce aux pommes de terre, au blé, au foin, aux légumes et aux fruits, que Marcel a appris que tout ce qui pousse demande un effort. Que la nature ne donne rien pour rien et que, si cela paraît arriver, parfois, ce n’est qu’une illusion : « Quand la nature nous donne c’t’illusion, dit Lili, c’est juste pour nous donner l’goût d’elle-même, pas. Ainsi d’la noisette et d’la fraise des bois. D’la myrtille et d’la mûre. Ainsi d’la plus belle des fleurs qui pousse su’l’fumier. Et quand la nature nous a donné, une fois, rin qu’une seule, envie d’elle-même, nous la sauvegardons. Non, la nature n’donne rin pour rin, mais tout ce qu’elle te donne est récompense, pas ! »
Même le tabac. C’est marrant, le tabac. Marcel n’a jamais compris pourquoi les Pegaz cultivaient un champ de tabac. Cette plante pousse en larges feuilles, un peu comme un bananier qui n’aurait pas de tronc. Il se souvient des bananiers. Il en a vu au jardin des plantes, à Paris. Il était tout petit. C’est son papy qui l’avait emmené. Son papy avec son drôle d’accent. Le chariot, toujours tiré par ce bon Pompon, arrive sous le vantail du grenier. Marcel aide à passer un fil de fer au travers des tiges dures et filandreuses. Quand le fil est plein, il est suspendu au-dessus de la paille et du foin entre deux poutres. Les feuilles fanent, tête en bas, se fripent et finalement se dessèchent. Mais contrairement aux autres feuilles, celles des arbres par exemple, qui une fois desséchées s’en vont en lambeaux et deviennent poussière, les feuilles de tabac devenues brunes et fripées, restent entières et conservent une certaine souplesse.
« Le tabac, pense Marcel, ça semble ne servir à rien puisque sa destination est de partir en fumée. » Le tabac c’est peut-être le Juif de la race légumière, me suis-je dit après mon retour à Paris, à la Libération. J’ai appris aussi, mais tout dernièrement, que le tabac sert à chasser certains nuisibles. Va savoir ! Mais je n’en suis pas là. J’ai huit ans, puis neuf ou dix, puis onze ou douze et bientôt treize. Je vis au rythme des saisons sur ma belle montagne.

J’étais parti à Lyon pour échapper au harcèlement de mon curé qui réclamait mon acte de baptême. Puis, j’étais revenu à Le Montcel pour échapper aux lois raciales renforcées. Mais Albert avait disparu. J’avais 12 ans, lui en avait 11. Déjà, couraient des bruits que nous savions être la réalité des camps. Et le curé qui m’aimait bien maintenant qu’il m’avait baptisé était moins dangereux que les sbires de Klaus Barbie.