Heureux,caché,vont-ils ensemble ? Je suis venu me cacher en ce lieu que lui a dû quitter pour se cacher ailleurs. Je suis heureux là où lui aurait eu tout pour l’être. Quelle drôle de vie ! Au-dessus de Cluses, Haute Savoie, et depuis le petit village de Brizon, on monte vers l’enhau (l’amont), face au Grand Bornant et au massif des Glières. Le berger des villages d’ava (l’aval) y mène pâturer les bêtes dès la belle saison. Dans la Yaute comme en Savoie, on appelle bêtes, les vaches. Elles broutent des herbes qui appartiennent à tous, sans barrière ni clôture. Enhau, la route se perd dans les alpages. On ne va pas plus loin sans galoches. Comment mieux se cacher ? Nénette, il est passé par là, ton petit fiancé, en mars 1943, pour fuir le S.T.O., le Service du travail obligatoire en Allemagne.
La moitié du pays s’appelle Pegaz. L’autre moitié, ce sont les Massonnat. Il arrive à Marcel, parfois, d’être pris d’une sourde angoisse. Cela se produit souvent après les rares visites d’une grande dame brune qu’il reconnaît à peine, sa maman véritable. Ce dont il se souvient, c’est que c’est elle qui l’a conduit jusqu’ici. Avec Berthe, qui reste chez les Massonnat d’ava (ici, on dit reste pour habiter et ava pour en bas) et que, pour des raisons de sécurité, on appelle la petite Massonnat d’ava. Boris, devenu Marcel, est le petit Pegaz. Il y a, aussi, Albert, mais celui-là, Marcel ne se souvient plus de son arrivée. C’était plus tard et cela s’est passé si vite ! D’un coup, il était à l’école, venu d’on ne sait où, avec son accent pointu. Il n’était pas venu avec la grande dame brune, ma Charlotte de mère. Elle ne l’avait pas déposé chez les Massonnat d’enhau, – il sera quand même le petit Massonnat d’amont, ou d’enhau – quand elle était venue rendre une courte visite aux Pegaz et aux Massonnat d’ava, et embrasser son fils et Berthe. Mais alors, qui l’a amené ?
La grande dame brune, qu’elle était belle et qu’elle sentait bon, une véritable déesse, ma maman à moi, ne venait jamais pour, seulement, me rendre visite. C’était une dame très importante. Elle parlait plusieurs langues avec une élocution rapide d’avocat – c’était presque son métier, avant guerre elle était clerc d’Avoué. Elle parlait le français, sans accent – même pas celui de la Savoie. Polonaise d’origine, elle comprenait l’allemand mais savait n’en montrer rien ; bien sûr, elle parlait le yiddish, aussi et comprenait encore le polski et le russe. Elle savait être convaincante. Plus l’ennemi était coriace et plus elle savait y faire.


Récit de Charlotte, extrait : « Enfant juive en Pologne, c’est déjà un combat ! Je me revois à Varsovie, Rue Nowolipie, une rue marchande avec des boutiques de mode et de tissus, des schmatès. Un grand appartement dans un immeuble en hauteur, avec une cour. Au fond, des étables et des quantités d’hommes qui ne travaillaient pas, qui étudiaient la Thora à longueur de journée. C’est les femmes qui travaillaient. Ah ! Le dîner de Pâques ! Pour faire cacherout, chacun descendait ses ustensiles de cuisine, les cuillères et tout ça, quel remue-ménage ! Nettoyer dans les plus petits coins pour qu’il n’y ait pas une miette de pain qui reste, c’était très curieux car nous étions une famille assimilée. Mais, c’était des trucs qui couvaient, des traditions qu’on conservait… Nous, les gosses, étions nombreux à jouer dans la cour. Parfois dans la rue. Il y avait le paquet de gosses goyim et le paquet de gosses juifs, on courait en s’insultant : « yasous, yasous » et les autres répondaient « matsous, matsous ! ». « Yasous pour non-juifs ou mécréants ou antisémites, matsous pour Juifs ou mécréants ou youpins. Parce que matsous, c’est Pâques. Il y avait des bagarres. Et moi, toute petite, je courais derrière les autres ! »


L’occupation générait la Résistance. On tuait dans les deux camps mais, si la mort était la même, les motifs et la manière n’étaient pas identiques. Ma mère avait conscience que dans ce combat, il n’y avait pas d’adversaires, il n’y avait que des amis, parfois appelés camarades ou copains, ou des ennemis. Son maintient, sa prestance, l’aidaient sans doute dans ses négociations avec les hommes. Ceux en civil des commissariats et ceux qui étaient en uniforme français ou allemands. Elle subjuguait, de sa prunelle et de son déhanchement, ceux qui surveillaient les sorties des gares où selon la mission qui lui était confiée, elle passait une valise contenant des tracts ou des armes, ou tenait par la main quelques enfants. Jamais les deux à la fois. Mais, plus le temps allait et plus sa mission se précisait. Toutes ses qualités, particulièrement sa perspicacité et sa capacité de juger, en très peu de temps, ses interlocuteurs, l’avaient fait nommer, au sein du Parti communiste clandestin de Lyon, à un poste de responsabilité dans le M.N.C.R. (Mouvement National Contre le Racisme créé en réponse au Statut des juifs de Pétain), dont elle fut une pièce importante.

La Résistance se fixa, comme l’une de ses tâches prioritaires de sauver le maximum d’enfants juifs en les confiant un par un, à moins que ce soient des fratries, à des gens courageux qui, les feraient passer pour des membres de leur foyer. D’autre part, le M.N.C.R. imprima deux journaux : J’accuse en zone occupée et Fraternité en zone sud et fabriqua de faux papiers et de fausses cartes d’alimentation. Dès octobre 1942, J’accuse publiait des témoignages sur l’extermination massive des Juifs déportés en Europe de l’Est et Fraternité ne demeurait pas en reste. Le M.N.C.R participa, au sein de la M.O.I. et de l’U.J.R.E (l’union des Juifs pour la Résistance et l’entraide), à la résistance armée contre l’occupant. Ce n’est pas minorer les autres organisations de Résistance spécifiquement juives, dont je reparlerai plus tard, que de dire que la M.O.I. et l’U.J.R.E. menaient un combat plus idéologique et antifasciste qu’elles. Qui étaient-ils, ces résistants qui anticipèrent, il faut le dire, l’action qui allait devenir la Résistance française ? Principalement des communistes juifs immigrés qui s’étaient donné pour rôle de s’opposer au statut des Juifs de Pétain. Notons au passage le courage et la vision politique qu’il a fallu à ces hommes et ces femmes pour créer un mouvement antiraciste en pleine tourmente nazie dans le deuxième pays d’Europe ayant édicté des lois antisémites comme fondement de sa politique, et le nommer « Mouvement contre le Racisme », avec un R majuscule. Le racisme du moment, c’était essentiellement l’antisémitisme, mais ces Résistants avaient compris que d’où qu’il démarre et quelle que soit sa cible événementielle, le racisme ne peut que s’étendre et provoquer du racisme en retour. Je suis assez fier de ma mère, on le serait à moins.
Nous disperser, nous les gosses, alors que les nôtres étaient promis au massacre, c’était minimiser le risque. Bien sûr, certains d’entre nous seraient pris ! Mais d’autres ne le seraient pas. Avec ces familles d’accueil, ma mère parlait français sans autre accent que celui de Paris. Les paysans, parfois, la taquinaient en lui répondant en patois. De mauvaises langues osèrent protester, après la guerre, arguant du fait que ces sauveurs aient été payés. De telles inepties ne peuvent que m’étonner. Certes, cela fut souvent le cas. Il y eu même de rares brebis galeuses qui allèrent jusqu’à dénoncer leurs pensionnaires quand ils ne purent plus payer. Mais dans l’ensemble, les Français, majoritairement chrétiens, fils et filles de la Révolution française et de la Laïcité que tous les peuples nous envient, se montèrent dignes de leur héritage. Eh puis, recevoir de l’argent, où est le mal ? Élever un enfant coûte. Il est rare que le courage rende riche. Par quels réseaux nationaux et internationaux d’aide – je pense particulièrement au J.O.I.N.T américain dont je reparlerai plus tard avec la Résistance juive et les Juifs dans la Résistance –, venait l’argent nécessaire n’est pas, non plus, mon problème. Encore heureux que ces organisations, ces réseaux et ces mécènes aient existé. Qui peut voir en mal le fait qu’une famille d’accueil soit remboursée de ses frais ? Certainement pas moi. La mienne m’a sauvé la vie au risque de la sienne. Qu’elle en soit remerciée. C’est aux Pegaz et aux Massonnat que je dois, non seulement d’être vivant, encore, mais d’avoir retrouvé Berthe l’an passé à Jérusalem où elle occupe un poste important au Musée de la Mémoire, le Yad Washem (Souviens-toi). Les parents de Berthe et les miens, Résistants, luttaient ensemble, les armes à la main, dans le réseau Carmagnole de la M.O.I. (Main d’oeuvre immigrée) de Lyon, réseau comprenant, à Nice des Italiens et des Juifs, dans le Sud-ouest des Espagnols et des Juifs, et ailleurs, notamment à Paris, une très forte proportion de Juifs immigrés. Ils s’étaient mutuellement juré que si l’un des couples était pris par la Gestapo – ils ne se faisaient aucune illusion sur ce qui leur arriverait alors –, l’autre adopterait l’orphelin. Ce serment fut échangé un soir, quand mon père s’évada pour la seconde fois en faussant compagnie aux sbires de Klaus Barbie, après une cavale inouïe. Berthe est donc, en quelque sorte, ma grande soeur, la petite Massonnat d’ava.