... le texte de ma famille Pegaz, ma famille d’amont :
– C’est mon témoignage sur ma vie d’enfant chez toi. Il est destiné au Yad Vashem, l’organisme créé par le gouvernement israélien pour reconnaître et honorer les non-Juifs qui ont sauvé des Juifs pensant la seconde guerre mondiale. Lis-le et dis-moi si, avec le temps, je n’aurais pas égratigné la vérité.
– Eh bin je l’lirai demain à Aix, me répond Lili.
– Pourquoi à Aix ?
– J’rentre à l’hôpital pour quelques examens.
– C’est grave ?
– Si c’est grave, je l’saurai bin assez tôt, pas ! Allez, on appelle Dédé et on va minger un bocon et boire un tio coup ! Dédé ! Y a l’Marcel qui nous a rendu visite. Viens !
Dédé est arrivé presque aussitôt. On a parlé de tout, de rien, comme si nous nous étions quittés la veille, de son travail à la poste où il a repris les tournées de Raymond, de mes souvenirs d’enfant que son âge tendre ne lui avait pas permis de partager, de
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tout mais pas de maladie. Lili est contente de nous voir ainsi, tous les deux. Son fils et celui qu’elle a élevé comme tel. Je sens bien qu’elle est fière de ma venue, fière de n’avoir pas été oubliée par ce monsieur de la ville que je suis devenu. Un comble, c’est elle qui dit merci. La journée se passe, je remonte dans la voiture, retour à la ville. Demain, j’attendrai l’heure convenable pour appeler Aix-les-bains et prendre de ses nouvelles.
Je n’ai pas eu le temps de le faire, mon téléphone a sonné :
– Allô ! Je suis bien chez Maurice Winnykamen ? Je suis le neveu de Lili Pegaz. J’ai lu votre manuscrit que j’ai trouvé sur la table de chevet de ma tante. Comment ! Cela s’est passé il y a cinquante ans ! Elle a sauvé un gosse, et nous n’en savions rien !
– Comment, vous n’en saviez rien ! Elle ne vous a rien raconté ?
– Rien.
Lili n’avait rien dit, et j’en eus la preuve par nombre de coups de fil que je reçus ce jour-là. Toute la famille appelait de France et de l’étranger. Les mots étaient les mêmes : « Comment, ma mère, ma cousine, ma tante, ma… Comment, elle a fait ça et ne nous a jamais rien dit ! »
J’ai répondu à chacun, à chacune : « Lili, Raymond, Renée et Mémé Pegaz, sont des héros. Mes héros et vous pouvez en être fiers. Mais bien plus que cela, en ne se vantant pas de leur parcours résistant, ils ont additionné le courage et la modestie. Le courage des résistants anonymes et la modestie des vrais chrétiens. Ce sont des gens exceptionnels, mais ne le dites pas à Lili, elle vous engueulerait ».
Lili est sortie de l’hôpital. Tout allait bien, enfin, pour son âge. Je l’appelais et je lui racontais les coups de fil des autres. Elle me répondit :
– Bin en v’là une histoire. Il fallait bin l’faire, pas ! Si t’avais été grin, t’en aurais bin fait autant !
Pas si sûr, Lili, pas si sûr. Aurais-je eu ce courage-là ? Mais en me prêtant un peu du tien, tu m’as mis à ton niveau, à celui de Mémé, de Raymond, de Nénette et de son gentil fiancé, au niveau de tous les Résistants. Quel beau compliment, quel cadeau m’as tu fais là, merci, Lili.
Le manuscrit est devenu livre. C’était mon témoignage. Nous avons attendu la date pour la cérémonie de remise des quatre Médailles des Justes parmi les Nations à la famille Pegaz. Et puis ce jour tant attendu, le 7 avril 2001, est arrivé. Trois médailles furent décernées, hélas, à titre posthume. Mais Lili était là, pour la quatrième, en personne.
Ce témoignage, lisez-le. C’est elle, c’est Lili, ma mère adoptive, et avec elle toute ma famille Pegaz, que je vous confie.

II Ami, entends-tu le bruit sourd d’un pays qu’on enchaîne ?
« Je me prénomme Maurice, Boris ou Marcel. Boris dans ma mémoire, Maurice à la ville et Marcel à Le Montcel. Mon nom : Winnykamen ou Winny ou Pegaz ou Bronzin ou… Je change si souvent… »
J’ai bientôt huit ans. Je suis un hors-la-loi. Un enfant caché. Avant, je vivais à Paris. Puis près de Paris, à Herbouvillier, dans la Vallée de Chevreuse. Puis à Lyon. C’est là que, devenu clandestin, j’ai inventé Boris. C’est sûrement pour ça qu’on m’appelle Marcel.
Étonnez-vous, alors, que je parle de moi à la troisième personne. Les Savoyards sont des gens courageux. Il faut être courageux pour cacher des enfants juifs entre 1941 et 1945, en France. Il faut être patriote. Les Pegaz sont des patriotes !
Des patriotes résistants, des résistants sans armes autres que leur charité, car ce sont des chrétiens, leur haine de l’injustice et leur amour de l’humanité.

Marcel admire sa montagne. Elle s’appelle Les Alpes. Les Alpes du Dauphiné. Sa région, c’est la Savoie. Son village : Le Montcel est situé entre le Mont Revard, en haut et Aix-les-Bains, en bas. Une route mène de l’un à l’autre. Pour les gens d’ici, c’est la route. De chez lui, on aperçoit la Dent du Chat. Ici, on dit la dent. C’est plus court. Juste avant la dent, s’étale le lac du Bourget qui baigne Aix. C’est beau ! Vus d’ici, les bateaux à voiles sont si petits, les barques de pêches sont comme des tirets sur l’eau. Le long de la route, les rares maisons sont en pierre avec des murs épais et des toits de lauze ou de tavillons. Les tavillons sont des palettes de bois taillées comme des tuiles. Les lauzes sont en pierre. Le Revard, pour Boris-Marcel, c’est le sommet du monde. Après, le monde redescend sur Chambéry. Qu’il est joli ce village savoyard, Le Montcel ! C’est le village des Pegaz. Il est, dorénavant, le sien, également. Son nouveau nom, c’est Pegaz. Marcel Pegaz.
Quel crime avais-je commis, pour vivre hors la loi entre huit et douze ans ? Mon crime avait été de naître juif. Moi-même, je l’ignorais mais les bourreaux, eux, le savaient depuis toujours. Juif ! J’ai davantage pratiqué mon église que les synagogues. Juif ! Je ne suis pas croyant. L’aurais-je jamais été que je ne le serais plus. Juif ! C’est un titre que je ne revendique pas, mais dont jamais je ne rougirai. Pensant à d’autres enfants juifs qui, à plus de onze mille et quatre cent, disparurent de France vers les camps de la mort, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre. Il se trouve que, par les hasards de la vie, car la naissance est le plus grand des hasards, je faisais partie de ce peuple-là, les Juifs. Ce qui me sauva, c’est que Le Montcel n’a fait partie de la zone d’occupation
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allemande qu’à partir du 8 septembre 1943, suite à la chute de Benito Mussolini. Avant, en vertu de l’armistice signé le 24 juin 1940 à la villa Incisa près de Rome, les Italiens n’occupaient, et encore partiellement, qu’une zone réduite du territoire français, d’environ 800 km² comptant 4 départements (Alpes-Maritimes, Basses-Alpes (devenues les Alpes-de-Haute-Provence depuis 1970), Hautes-Alpes, Savoie) et 28000 habitants. Menton, cas à part, fut annexée de facto à l’Italie. En fait, les Italiens se contentaient de tenir garnisons dans les villes, notamment à Aix – les-Bains, Grenoble et à Chambéry, ne montant que rarement dans la montagne. De crainte, sans doute, d’y faire de mauvaises rencontres. « C’est après le 11 novembre 1942, quand, en représailles au débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands occupèrent la zone libre, qu’une zone d’occupation italienne en France plus conséquente fut établie par voie d’accords entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les Italiens, vieux rêve, aspiraient à étendre leur zone d’occupation à toute la rive gauche du Rhône et à la Corse. La ville de Nice, par exemple, fut alors occupée par les Italiens, et le resta jusqu’au 8 septembre 1943. Les territoires de l’ancienne zone d’occupation italienne furent libérés des Allemands en septembre 1944. »

Marcel aime aussitôt le Montcel. Il y trouve une autre maman : Lili, un autre papa : Raymond, une autre mémé qu’il n’appellera jamais autrement que Mémé, une grande soeur : Renée que la famille appelle Nénette. Avec la Denise de sa mère Ravari, sa nourrice d’avant, ça lui fait déjà deux soeurs. Il apprend que Raymond à un frère : Jean, qui est prisonnier en Allemagne. Nénette a un petit fiancé qui, un jour disparaîtra et dont on ne parlera plus. Il s’est caché, lui aussi. Près du plateau des Glières, dans la Yaute. Il a changé de Savoie.