« Ce qui est arrivé à ma famille me paraît encore inconcevable. J’ai perdu trois superbes filles et une adorable nièce. Elles ne peuvent m’être rendues mais il me reste cinq enfants à élever. Ils portent l’espoir que j’ai en l’avenir, l’espoir que les choses changent et que le monde vive en paix. Je veux dire une chose : que mes filles soient les dernières à mourir. Que ce drame ouvre les yeux à chaque être humain sur terre. Demandons-nous tous : « Où allons-nous ? Que faisons-nous ? » Il est temps de s’assoir et de parler ». Voilà ce qu’écrivait dans son livre « Je ne haïrai point » le docteur Izzeldin Abulaish[i].

Ce propos me revient en mémoire aujourd’hui, après la tuerie de Toulouse. Il est temps de s’assoir et de parler. C’est ce que nous avons fait, ce vendredi 23 mars à la mosquée de l’Ariane. Pour rendre hommage à Jonathan Sandler, 30 ans, professeur de religion juive, à ses deux fils Arieh (5 ans) et Gabriel (4 ans), et à Myriam Monsonego (7 ans), fille du directeur de l'école Ozar Hatorah de Toulouse, assassinés « au nom d’Al Qaeda » par un jeune Islamiste français. Celui-ci, manipulé par les extrémistes de l’Islam politique,  avait été rendu  sensible à la haine des autres  par une idéologie meurtrière soigneusement distillée et relayée - de façon différente certes mais également nocive - chez nous du plus haut de l’État (revoir les propos discriminatoires des ministres et anciens ministres de l’intérieur Nicolas Sarkozy,  Brice Hortefeux, Claude Guéant) jusqu'aux plus extrêmes fous de Dieu, et formé dans les camps terroristes en Afganistan.    

Il est temps de s’assoir et de parler. Nous avions répondu à l’invitation de l’Imam Otmane Aissaoui. Nous, c’est-à-dire quatre membres juifs du Conseil d’administration de "l’Association pour l’Amitié judéo musulmane" : un pratiquant et trois non croyants également membres de "La Paix Maintenant" dont l’un des objectifs est de refuser l’importation en France du conflit israélo-palestinien - accompagnés du Rabbin Abittan. Plus de mille Musulmans étaient venus  entendre l’exhortation de leur Imam, une exhortation à la paix, à la reconnaissance mutuelle interreligieuse incluant les athées, au respect et à l’écoute de l’autre.

Dénonçant les crimes de Toulouse, trois enfants et leur professeur « pour venger les enfants tués à Gaza », ainsi que ceux de Montauban, trois soldats, assassinés, deux Musulmans et un Chrétien : « Non, a-t-il déclaré, cela n’est pas l’Islam. » Il a, alors, stigmatisé les parents défaillants, les manquements aux règles républicaines : « Vous n’êtes pas des Musulmans tunisiens, irakiens, égyptiens, libyens ou afghans, vous êtes des Français musulmans. Vous devez appliquer les lois de la République française, à commencer par Liberté, Égalité et Fraternité. Et les Juifs français, quoiqu’ils pensent d’Israël, ne sont pas des Israéliens.  Eux aussi, appliquent les lois de la République, les lois de la laïcité et la laïcité n’est pas l’ennemie des religions.  Ce sont des êtres humains, comme vous ! Respectez vos sœurs ! Respectez-vous ! Cherchez du travail, même si c’est difficile a-t-il déclaré en direction des jeunes, et  les plus âgés ont le devoir de  vous y aider. Les petits trafics de tous genres, la drogue et les larcins ne vous serviront à rien pour faire votre chemin dans la vie. Au contraire. Soyez efficaces, étudiez et travaillez ! Soyez Musulmans entièrement, pas en inventant des traductions fantaisistes du Coran où l’on prêcherait la haine de l’autre, car l’Islam est une religion de paix. Le Coran où sont inscrits, tout comme dans la Torah des Juifs, les mots : « Qui attente à une vie assassine le monde entier, qui sauve une vie sauve l’humanité » [ii]

Puis, il a dévoilé notre présence qui a été applaudie. N’eussent été les circonstances, ces assassinats autant horribles qu’insensés qui nous réunissaient, cette attitude de la part de mille Musulmans pour cinq Juifs n’aurait pu que nous réjouir le cœur. D’autant que la veille, c’était l’Imam Hadj Abdelkader qui honorait de sa présence la Synagogue Deloye pour un hommage identique aux mêmes victimes. Fait remarquable, il avait réagi séance tenante, dès qu’il avait appris le meurtre de Toulouse, de même que l’Imam Otmane Aissaoui n’avait pas attendu de connaître l’identité de l’assassin pour nous inviter en son lieu saint.

Ces réactions face au crime raciste – antisémite – marquent un tournant profond que je veux saluer. Une injure faite au Mais. Car ce Mais, que ne l’avons-nous entendu ! Chaque fois qu’un acte antisémite était commis  - particulièrement s’il l’était par un jeune des banlieues, les antiracistes à la mode, ceux qui ont accès aux ondes, exprimaient l’idée que bien sûr, ce n’était pas bien, Mais que l’on pouvait comprendre si l’on tenait compte de la misère de ces immigrés - français depuis trois, voire quatre générations et que l’on s’obstine à nommer « d’origine maghrébine[iii] » – alors à fortiori des autres.  Cela a commencé dans les années 70. En verrait-on le commencement de la fin ?

Cela est souhaitable, et pourtant, ce n’est pas encore gagné. Je le répète avec le Médecin Palestinien Izzeldin Abuelaish : seule l’hypothèse où ces enfants morts, ses propres filles et ceux de Toulouse seraient les dernières victimes innocentes de cette haine absurde pourrait nous faire dire qu’ils ne sont pas morts pour rien. Cela n’atténuerait pas la peine individuelle de leurs proches auxquels j’adresse ici mes plus sincères condoléances, Mais et ce mais est cette fois-ci constructif, ils pourraient au moins se dire que leurs chers enfants ont participé à faire la paix. Que grâce à eux, l’entente et l’amitié peuvent remplacer la haine et la violence.

Ce serait une victoire, mais Dieu, s’il existe, vous le dira – vous le dirait - en français, en hébreu, en arabe et dans toutes les langues du monde et sur tous les continents : « que ces victoires coûtent cher ! » Et il ajouterait, peut-être, mais cela dépendrait de son humeur et de son humanité :  « N’aurait-il pas simplement suffi que je dise un mot ? »

 

 

 

 

 

 

 



[i] Le docteur Izzeldin Aboulaish est né dans la bande de Gazza. Dans ce livre publié chez Robert Laffont, il raconte son histoire , en même temps que la vraie vie quotidienne des Palestiniens à Gaza, leur souffrance, leurs humiliations,  prisonniers entre les contrôles des autorités israéliennes et la tutelle militariste et sectaire du Hamas. Chacun se souvient de l’opération « plomb durci » en décembre 2009 qui fit 1400 morts à Gaza. Chacun se souvient de l’appel à la paix lancé par ce médecin quand deux obus tirés par l’armée israélienne ont tué ses trois filles et sa nièce.

[ii] Que l’Imam Otmane Aissaoui me pardonne, je le cite de mémoire et je vous livre davantage le fond de sa pensée telle que je l’ai entendue, que la répétition mot-à-mot de son texte.

[iii] Note de l’auteur